SAGESSE ÉVANGÉLIQUE
Vivre pleinement le temps
Notre rapport au temps se modifie en fonction de nos âges, de nos états
d’âme, de notre état physique. Jeune, le temps est long, vieux il est
court. Heureux nous ne le voyons pas passer, malheureux, il s’étire,
malade et parfois mourant, il ne finit pas…
Notre
rapport au temps a été modifié par les impératifs de l’économie de marché, le
rendement,
En
contexte de temps payant, il faut tout faire pour ne jamais en perdre. D’où
l’accélération de toutes les actions, la course pour tout faire sans perdre de
temps, l’impatience dans la circulation, la surchauffe des agendas cordés en
bardeaux, le monde toujours plus pressé d’arriver avant de partir… les emails à
répondre sur le champ etc. D’où le fait que, dans les pays où on survit à peine
économiquement, le bénévolat comme temps non payé n’a pas sa place…
Le
temps toujours payant est toujours occupé…jusqu’à l’épuisement. Nous assistons à
un phénomène de grands brûlés, de surménage et de burn out. Peut-on déjouer le
scénario un peu fou du progrès qui nous enferme dans un cercle étourdissant?
Comment domestiquer le temps
La
sagesse voudrait qu’on puisse arrêter la course folle et faire l’analyse du
voyage : où allons-nous comme cela? Qu’ossa donne de courir métro-boulot-dodo?
Pouvons-nous retrouver un équilibre qui nous permette de savourer le temps et
vivre en profondeur chaque journée, chaque heure, chaque instant?
Au
menu de nos attentes, dans les organisations et les institutions : une nouvelle
maîtrise du temps et de l’équilibre de vie, de la qualité de vie au travail. Il
y a là une sorte de révolution à faire : revenir à la gratuité du temps, et non
plus au temps payant, prendre le temps, savourer le temps, se donner du temps
pour réfléchir et goûter la vie, ne rien précipiter, perdre du temps, vivre au
ralenti.
En
grec, deux mots servent à nommer le temps : le chronos, temps des minutes qui se précipitent et veulent arriver à
la fin du jour…. Temps de nos horloges, un peu monotone mais toujours réglé et
compté, pour lequel nous sommes pénalisés si nous ne le respectons pas, en vertu
de la conviction qui veut que la ponctualité, les horaires bien suivis, le
minutage strict permettent de maintenir l’ordre dans nos familles et nos
sociétés. Nos temps d’enseignement sont minutés, les émissions de télé et radio
etc. l’heure du coucher et des repas… Nous sommes pour beaucoup esclaves d’un
système qui est construit sur la domination du temps.
L’autre mot est kairos : il évoque la
densité du temps, le moment fort, la naissance, la première rencontre de son
amoureuse, le jour du mariage, l’anniversaire, le décès, le méga party,
l’événement, l’expérience forte. Quand quelqu’un ne vit que sur la courbe du
chronos, il a peu de chance de goûter
à la vie, au kairos, à la densité de
l’expérience de vivre et d’en goûter le bonheur.
Nous
sommes partagés entre ces deux univers. Il faut essayer de faire le pont entre
les deux et de ne jamais nous désintéresser de donner du Temps à nos temps.
Les
deux pôles de notre vie personnelle
En
simplifiant, nous pouvons dire que nous passons notre temps entre deux grands
chantiers : celui de nos rapports aux objets (travail, entretien de la maison,
tâches diverses, loisirs), celui de nos rapports aux sujets (relations,
rencontres, conversations, éducation), le tout complété par notre propre
intégration de ce que nous sommes (intériorité, réflexion).
Le
temps d’une journée de 24 heures, dans la tradition monastique aussi bien que
dans les analyses contemporaines, se partage adéquatement en trois fois huit
heures : pour le travail (organisé et fixé socialement), pour le sommeil
(essentiel), pour la détente et la vie personnelle (à aménager selon ma
personnalité).
Dans
une semaine, habituellement cinq jours sont dédiés au travail, pour un moyenne
de 35 à 40 heures, les fins de semaine étant du temps ouvert…Sur 168 heures,
j’ai théoriquement 56 heures de sommeil, plus ou moins 40 heures de travail
professionnel, 72 heures pour le reste : manger, loisirs, sorties, etc.
Le
problème de l’épuisement professionnel tient-il au fait que les gens travaillent
trop? Il y en a de plus en plus dans nos institutions et nos entreprises. D’où
vient la surchauffe?
Peut-être s’agit-il d’une valorisation par le travail : workoolic… ou d’une
ambition de carrière qui amène à forcer la note pour avoir une promotion ou par
besoin d’appartenance ou par fierté… ce qui est clair, c’est que le travail qui
accapare et valorise finit par brûler. Le plaisir de travailler cache un péril,
comme tout plaisir vécu de façon excessive…
Vu
sous un autre angle, le problème pourrait traduire la quête de satisfaction
d’attentes diverses qui composent la mosaïque de la personnalité sans être
nécessairement interreliées. Et pour chaque personne, le profil de besoins n’est
pas le même. Une personne peut de dédier totalement à l’apprentissage de la
musique au point d’oublier de manger (besoin fondamental). Une vieille tradition
des débuts de la vie monastique (6e siècle) nous apparaît étrange :
on ne se couchait pas pour rester en éveil devant son Dieu, et ce pendant des
années… chacun choisit ses besoins et ses ambitions de vie.
Un
problème culturel et spirituel
Le
rapport au temps et le sens qu’on lui donne varie en fonction des cultures
générationnelles. Des spécialistes ont établi une typologie des quatre
générations : les traditionnels (1900-1945), les baby-boomers (1946-1964),
Les
recherches de psychologues la conciliation du travail avec la vie et sur le sens
du bonheur au travail ont permis, entre autres, d’identifier que chaque personne
doit identifier son univers intérieur, ce qui fait du sens pour elle, ce qui la
motive et
Nous
ne pouvons certes être heureux tout le temps. Mais la sagesse veut que nous nous
habituions à cueillir le positif de l’existence, ce qui nous rassure, nous
alimente, nous stimule, les petits bonheurs comme les grands. On ne peut pas
vivre intensément tout le temps… Mais il est possible d’apprendre à gérer sa vie
professionnelle et familiale en étant soucieux de protéger son «courant de vie»,
à ne pas l’embrouiller.
Être
maître de son temps
Ce qui
m’amène à dire que l’équilibre de vie, dans notre rapport au temps, est d’abord
une responsabilité personnelle et secondairement une responsabilité sociale. On
aura beau modifier les conditions de travail, faciliter les liens avec la
famille, offrir des congés parentaux, etc. comme on le fait maintenant dans
plusieurs conventions collectives, si la personne ne décide pas de gérer son
temps et sa vie avec une cible claire de bon équilibre et bonne densité de vie,
c’est peine perdue.
Nous
sommes toujours très soucieux des règles, des normes, du cadre juridique, et
c’est bien. Mais cela ne garantit rien. Combien de gens ne sont pas surchargés
de travail, au sens du temps qu’ils y consacrent, et sont tout de même
malheureux? Combien de gens ne profitent pas des temps de non-travail pour se
refaire intérieurement et physiquement, en se donnant des commandes et en
cultivant des attentes qui les épuisent?
Il y a
souvent un problème de gestions des attentes : attentes au plan professionnel,
frustrations en se comparant, en ne comprenant pas qu’on n’ait pas eu la
promotion, où faut apprendre à
perdre avec contentement, à se satisfaire de la 4e place sans
médaille après avoir donné le meilleur de soi, en reconnaissant ses limites.
Attentes au plan affectif, relationnel : nous n’avons pas de pouvoir sur les
émotions des autres mais sur les nôtre, apprendre à gérer mes attentes à la
baisse, à ne pas attendre trop de reconnaissance de ceux que j’aide et j’aime…
Être
maître de son temps, c’est également être maître de ses attentes…
Équilibré avec
Le mot
le plus important de notre langue est sans doute «avec». Nous avons besoin les
uns des autres, pour apprendre, pour nous émerveiller, pour rire, pour partager,
pour espérer, pour nous soutenir dans les difficultés. Notre monde valorise le
succès personnel, l’originalité, l’identité unique, le «je suis le premier à
faire cela», la réussite instantanée…en même temps que cette valorisation de
l’individu se profile l’anonymat de nos cités, l’isolement,
C’est
sans doute une vérité bien simple de dire que la vie solitaire doit devenir
solidaire. Nos projets prennent du sens quand nous avons le courage de mettre en
commun nos fragilités, nos faiblesses, nos ignorances, nos limites. Alors nous
nous complétons, nous venons au secours les uns des autres, nous avançons en
nous donnant la main et en nous entraînant à aller de l’avant.
Jean
Desclos
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