Fabriqué par Raymnond Paris

SAGESSE ÉVANGÉLIQUE

Vivre pleinement le temps


Notre rapport au temps se modifie en fonction de nos âges, de nos états d’âme, de notre état physique. Jeune, le temps est long, vieux il est court. Heureux nous ne le voyons pas passer, malheureux, il s’étire, malade et parfois mourant, il ne finit pas…

Notre rapport au temps a été modifié par les impératifs de l’économie de marché, le rendement, la performance. Time is money : chaque minute rapporte, chaque seconde parfois (cellulaire). Le travail à la chaîne a été inventé pour éviter des pertes de temps, et le temps travaillé en dehors des heures régulières se paye plus cher.

En contexte de temps payant, il faut tout faire pour ne jamais en perdre. D’où l’accélération de toutes les actions, la course pour tout faire sans perdre de temps, l’impatience dans la circulation, la surchauffe des agendas cordés en bardeaux, le monde toujours plus pressé d’arriver avant de partir… les emails à répondre sur le champ etc. D’où le fait que, dans les pays où on survit à peine économiquement, le bénévolat comme temps non payé n’a pas sa place…

Le temps toujours payant est toujours occupé…jusqu’à l’épuisement. Nous assistons à un phénomène de grands brûlés, de surménage et de burn out. Peut-on déjouer le scénario un peu fou du progrès qui nous enferme dans un cercle étourdissant?

Comment domestiquer le temps

La sagesse voudrait qu’on puisse arrêter la course folle et faire l’analyse du voyage : où allons-nous comme cela? Qu’ossa donne de courir métro-boulot-dodo? Pouvons-nous retrouver un équilibre qui nous permette de savourer le temps et vivre en profondeur chaque journée, chaque heure, chaque instant?

Au menu de nos attentes, dans les organisations et les institutions : une nouvelle maîtrise du temps et de l’équilibre de vie, de la qualité de vie au travail. Il y a là une sorte de révolution à faire : revenir à la gratuité du temps, et non plus au temps payant, prendre le temps, savourer le temps, se donner du temps pour réfléchir et goûter la vie, ne rien précipiter, perdre du temps, vivre au ralenti.

En grec, deux mots servent à nommer le temps : le chronos, temps des minutes qui se précipitent et veulent arriver à la fin du jour…. Temps de nos horloges, un peu monotone mais toujours réglé et compté, pour lequel nous sommes pénalisés si nous ne le respectons pas, en vertu de la conviction qui veut que la ponctualité, les horaires bien suivis, le minutage strict permettent de maintenir l’ordre dans nos familles et nos sociétés. Nos temps d’enseignement sont minutés, les émissions de télé et radio etc. l’heure du coucher et des repas… Nous sommes pour beaucoup esclaves d’un système qui est construit sur la domination du temps.

L’autre mot est kairos : il évoque la densité du temps, le moment fort, la naissance, la première rencontre de son amoureuse, le jour du mariage, l’anniversaire, le décès, le méga party, l’événement, l’expérience forte. Quand quelqu’un ne vit que sur la courbe du chronos, il a peu de chance de goûter à la vie, au kairos, à la densité de l’expérience de vivre et d’en goûter le bonheur.

Nous sommes partagés entre ces deux univers. Il faut essayer de faire le pont entre les deux et de ne jamais nous désintéresser de donner du Temps à nos temps.

Les deux pôles de notre vie personnelle

En simplifiant, nous pouvons dire que nous passons notre temps entre deux grands chantiers : celui de nos rapports aux objets (travail, entretien de la maison, tâches diverses, loisirs), celui de nos rapports aux sujets (relations, rencontres, conversations, éducation), le tout complété par notre propre intégration de ce que nous sommes (intériorité, réflexion).

Le temps d’une journée de 24 heures, dans la tradition monastique aussi bien que dans les analyses contemporaines, se partage adéquatement en trois fois huit heures : pour le travail (organisé et fixé socialement), pour le sommeil (essentiel), pour la détente et la vie personnelle (à aménager selon ma personnalité).

Dans une semaine, habituellement cinq jours sont dédiés au travail, pour un moyenne de 35 à 40 heures, les fins de semaine étant du temps ouvert…Sur 168 heures, j’ai théoriquement 56 heures de sommeil, plus ou moins 40 heures de travail professionnel, 72 heures pour le reste : manger, loisirs, sorties, etc.

Le problème de l’épuisement professionnel tient-il au fait que les gens travaillent trop? Il y en a de plus en plus dans nos institutions et nos entreprises. D’où vient la surchauffe?

Peut-être s’agit-il d’une valorisation par le travail : workoolic… ou d’une ambition de carrière qui amène à forcer la note pour avoir une promotion ou par besoin d’appartenance ou par fierté… ce qui est clair, c’est que le travail qui accapare et valorise finit par brûler. Le plaisir de travailler cache un péril, comme tout plaisir vécu de façon excessive…

Vu sous un autre angle, le problème pourrait traduire la quête de satisfaction d’attentes diverses qui composent la mosaïque de la personnalité sans être nécessairement interreliées. Et pour chaque personne, le profil de besoins n’est pas le même. Une personne peut de dédier totalement à l’apprentissage de la musique au point d’oublier de manger (besoin fondamental). Une vieille tradition des débuts de la vie monastique (6e siècle) nous apparaît étrange : on ne se couchait pas pour rester en éveil devant son Dieu, et ce pendant des années… chacun choisit ses besoins et ses ambitions de vie.

Un problème culturel et spirituel

Le rapport au temps et le sens qu’on lui donne varie en fonction des cultures générationnelles. Des spécialistes ont établi une typologie des quatre générations : les traditionnels (1900-1945), les baby-boomers (1946-1964), la  génération X (1965-1980), la génération Y (1981-2000). Des traits révélateurs distinguent chaque groupe et cela mérite d’être analysé pour comprendre le problème en fonction de l’appartenance générationnelle. Les jeunes Y veulent vivre, et de la liberté d’action. Les traditionnels sont conformistes et calculent le temps… etc.

Les recherches de psychologues la conciliation du travail avec la vie et sur le sens du bonheur au travail ont permis, entre autres, d’identifier que chaque personne doit identifier son univers intérieur, ce qui fait du sens pour elle, ce qui la motive et la mobilise. Pour que la vie au travail soit épanouissante, chaque personne doit analyser son propre fonctionnement, identifier son «courant de vie», son flow, et se laisser guider par ce courant de vie, laisser la vie vivre en soi, branché sur soi. Pour cela, il faut un exercice d’intériorité et un entraînement à la sagesse.

Nous ne pouvons certes être heureux tout le temps. Mais la sagesse veut que nous nous habituions à cueillir le positif de l’existence, ce qui nous rassure, nous alimente, nous stimule, les petits bonheurs comme les grands. On ne peut pas vivre intensément tout le temps… Mais il est possible d’apprendre à gérer sa vie professionnelle et familiale en étant soucieux de protéger son «courant de vie», à ne pas l’embrouiller.

Être maître de son temps

Ce qui m’amène à dire que l’équilibre de vie, dans notre rapport au temps, est d’abord une responsabilité personnelle et secondairement une responsabilité sociale. On aura beau modifier les conditions de travail, faciliter les liens avec la famille, offrir des congés parentaux, etc. comme on le fait maintenant dans plusieurs conventions collectives, si la personne ne décide pas de gérer son temps et sa vie avec une cible claire de bon équilibre et bonne densité de vie, c’est peine perdue.

Nous sommes toujours très soucieux des règles, des normes, du cadre juridique, et c’est bien. Mais cela ne garantit rien. Combien de gens ne sont pas surchargés de travail, au sens du temps qu’ils y consacrent, et sont tout de même malheureux? Combien de gens ne profitent pas des temps de non-travail pour se refaire intérieurement et physiquement, en se donnant des commandes et en cultivant des attentes qui les épuisent?

Il y a souvent un problème de gestions des attentes : attentes au plan professionnel, frustrations en se comparant, en ne comprenant pas qu’on n’ait pas eu la promotion,  où faut apprendre à perdre avec contentement, à se satisfaire de la 4e place sans médaille après avoir donné le meilleur de soi, en reconnaissant ses limites.

Attentes au plan affectif, relationnel : nous n’avons pas de pouvoir sur les émotions des autres mais sur les nôtre, apprendre à gérer mes attentes à la baisse, à ne pas attendre trop de reconnaissance de ceux que j’aide et j’aime…

Être maître de son temps, c’est également être maître de ses attentes…

Équilibré avec

Le mot le plus important de notre langue est sans doute «avec». Nous avons besoin les uns des autres, pour apprendre, pour nous émerveiller, pour rire, pour partager, pour espérer, pour nous soutenir dans les difficultés. Notre monde valorise le succès personnel, l’originalité, l’identité unique, le «je suis le premier à faire cela», la réussite instantanée…en même temps que cette valorisation de l’individu se profile l’anonymat de nos cités, l’isolement, la solitude. Combien de gens sont seuls et sans amis? Sans réseau? Sans personne à qui parler? Combien de gens doivent se débattre tout seuls?

C’est sans doute une vérité bien simple de dire que la vie solitaire doit devenir solidaire. Nos projets prennent du sens quand nous avons le courage de mettre en commun nos fragilités, nos faiblesses, nos ignorances, nos limites. Alors nous nous complétons, nous venons au secours les uns des autres, nous avançons en nous donnant la main et en nous entraînant à aller de l’avant.

Jean Desclos


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