Fabriqué par Raymnond Paris

Sagesse évangélique

César ou Dieu


Nous aimons discuter, débattre, émettre nos opinions sur la mode, le sport, la politique. La plupart du temps, nos conversations demeurent pacifiques, amicales, quelque peu superficielles, tout en devenant parfois animées. En famille, autour d’un repas, nous nous plaisons à raconter ce qui s’est passé récemment, les rencontres faites, les fatigues et les joies.

 Il ne nous vient pas à l’esprit de faire de toutes nos conversations des débats orageux sur la politique ou la religion, des confrontations agressives qui attisent des tensions et provoquent la division.  Nos mœurs sont en général imprégnées du respect des personnes, soucieuses de favoriser un vrai dialogue dans l’écoute de ce que l’autre pense et dit, dans l’attention à ce qu’il vit, dans l’ouverture à la différence, surtout en contexte pluraliste.

 Car le tissu de nos sociétés se modifie, en Europe et ailleurs dans le monde. Si, autrefois, le fait français pouvait se réduire au doux pays de France, la grande famille francophone déploie maintenant la langue et la culture d’origine française en diverses sociétés et peuples de couleurs et de traits différents. La francophonie est une forme parmi d’autres du rêve de communion universelle dans la mosaïque des différences. Ce rêve de communion entre les humains, l’Église en est la vigoureuse réalisation, à travers des tensions, des persécutions, des réussites remarquables de rassemblements de gens de toute langue, peuple, nation sous un seul chef le Christ.

Le message évangélique de communion et de paix nous est confié, non pas comme un trésor que nous pourrions garder pour nous seuls, mais comme un pain à partager au monde entier. Non pas comme une doctrine que nous aurions le droit ou le devoir d’imposer comme étant la seule vérité, mais comme une offre de vie et de sens, proposée comme une interpellation, un appel capable de rejoindre le cœur des gens pour les stimuler à suivre le Christ, à être ses disciples, à être bons, libres et libérateurs, artisans de paix. Cette responsabilité nous engage à vivre notre foi en Jésus de manière authentique, pas seulement du bout des lèvres, mais en posant les gestes qui disent haut et fort que le Dieu de Jésus Christ occupe une place de choix dans nos vies.

L’évangéliste Mathieu présente en quelques lignes l’altercation entre Jésus et les disciples des pharisiens concernant le paiement de l’impôt à l’empereur. La question est explosive, du fait que les conquérants romains ne sont pas aimés des Juifs, et que refuser de payer l’impôt apparaît comme un geste patriotique. Mais attention : un tel refus serait puni par le pouvoir en place, et Jésus comprend bien que les pharisiens, qu’il critique sévèrement, cherchent à le prendre à ce piège romain.

Sa réponse est cinglante. Hypocrites…montrez-moi la monnaie. La monnaie parle : qu’est-ce qu’elle dit? Écoutez-la! Elle dit : je représente l’empereur, j’appartiens à celui qui a le pouvoir et je vous présente son visage. Écoutez la monnaie, elle donne la réponse à votre question sotte. Vous n’avez pas le choix du régime politique qui vous gouverne. Soyez simplement de bons citoyens : payez vos impôts à César.

Remarquons que la réponse de Jésus pourrait s’arrêter là, en disant de rendre à César ce qui appartient à César. Il ajoute un élément qui n’est pas directement lié à la question. Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Cela pourrait signifier que vous devez également payer vos redevances au Temple, votre dîme. Mais nous comprenons autre chose, dans sa manière de distinguer le monde politique du monde spirituel et religieux.

Comprise avec notre expérience de l’histoire de l’Église et des réalités politiques contemporaines, la formule nous renvoie à une sorte de sagesse : ne mêlez pas Dieu à vos intérêts économiques et politiques, à vos ambitions et à vos chicanes partisanes. Laissez Dieu être Dieu, au-dessus de la mêlée un peu sordide de vos querelles de pouvoir. N’utilisez pas Dieu pour vous donner de l’importance, du pouvoir et, à la limite, pour imposer aux autres vos idéologies, pour les menacer et les exclure.

Tous les régimes politiques succombent à la tentation d’utiliser la religion comme caution à leurs décisions. Les gens des États-Unis, par exemple, connaissent bien ce phénomène de l’influence de groupes religieux conservateurs sur les orientations politiques, y compris dans les décisions favorisant la guerre au nom de Dieu. Ce fut le cri des croisades au Moyen Age : Dieu le veut. Machiavel nous a légué une philosophie politique invitant le prince à se draper du manteau de la religion pour consolider son pouvoir, même s’il est un pur incroyant. Le même jeu se répète partout. Le petit peuple se fait manipuler par des puissants qui se drapent de l’autorité de Dieu pour l’exploiter. Ne mêlez pas Dieu à vos intérêts politiques et à vos ambitions de profit.

Compris en sens inverse, cela signifie que l’Église ne doit pas chercher à être un lieu de pouvoir et de magouilles politiques partisanes. Elle doit éclairer, par sa doctrine sociale, mais non diriger les sociétés. Elle conseille les décideurs politiques quand elle le peut, mais elle ne cherche pas à les contrôler. Elle a même la responsabilité de les questionner sur leurs abus, de les critiquer sur leurs incohérences et leur défaut de respecter les principes, mais surtout les personnes.

Allons plus loin dans notre réflexion. À l’heure actuelle, la crise boursière nous fait prendre conscience que l’argent et le pouvoir qu’il représente ont en réalité bien peu de valeur. En suivant les soubresauts de cette crise mondiale, nous observons que les gens cherchent un refuge dans un placement sûr, en général l’or qui est considéré comme ce qui est le plus facilement monnayable en toute situation. La question qui nous est posée, pour notre vie spirituelle : dans quoi investissons-nous nos vies, où sont nos valeurs sûres et monnayables en toute situation.

Je nous invite à nous doter d’une monnaie forte, à l’effigie du Christ libérateur. Cette monnaie a comme légende : aimez-vous comme je vous ai aimés. Elle sert à négocier les biens les plus importants pour notre bonheur : la communion fraternelle, l’espérance de la vie éternelle, la joie du partage, la dignité incomparable de chaque personne humaine créée à l’image de Dieu, le service humble, le don de soi, la paix, le pain de la Parole et de la Présence. Distribuez-en au monde entier, de cette monnaie divine. Elle vient de la banque céleste, qui est le Cœur aimant de Dieu, ce cœur qui bat dans la poitrine de Jésus de Nazareth. Vous allez enrichir le monde entier, non pas de biens terrestres qui ne sont que poussière, qui se dévaluent et engendrent des crises et fabriquent la misère, mais de biens impérissables que produit l’amour.

Notre message, comme celui de Jésus, est à contre-courant de la démangeaison actuelle de tout acheter, de tout posséder, d’accumuler l’argent de César, de faire triompher une option politique, d’imposer un pouvoir. Le Christ humble qui donne sa vie pour le monde sollicite notre participation à son projet, en nous attachant à Dieu et à sa parole, en vivant de Lui et pour Lui, en vivant pour les autres et non pour nous-mêmes. Ainsi pourra se réaliser un peu plus son projet de nous faire partager sa vie divine, à travers nos limites et nos souffrances, et surtout au-delà de la mort. Car il est la Résurrection et la Vie. Nous croyons en Lui, dont la promesse de vie éternelle vaut bien plus que l’or.

Jean Desclos

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