Conférence par
Jean-Desclos, professeur titulaire
UNE ÉGLISE SANS THÉOLOGIE LOCALE PEUT-ELLE SURVIVRE?
Jean Desclos, professeur titulaire
Faculté de théologie et d’études religieuses
Université de Sherbrooke
Conférence à l’Assemblée des Évêques catholiques du
Québec
Montréal, le 23 avril 2008
Avant-propos
Je propose quelques
considérations, en avant-propos, sur l’horizon culturel qui est le
nôtre. Nous sommes bien conscients, en ce début de siècle, de
l’érosion de l’accueil que font les humains à la Parole de vie
proclamée en Église. Le procès fait de manière récurrente à l’Église
catholique d’ici nous touche et nous choque par sa simplification.
Mais il témoigne d’une immense fragilisation de notre discours. Le
discours religieux chrétien catholique dans la culture
techno-médiatique-matérialiste est devenu marginalisé, avec un
statut tout à fait secondaire et minoritaire dans l’espace public,
il est folklorisé : on lui fait place au moment des grandes fêtes de
Noël et Pâques ou d’une visite papale, il est dévalorisé,
sinon ridiculisé, et carrément désacralisé, il est contesté,
au nom d’une société carrément laïcisée, il est instrumentalisé, au
besoin, par les Machiavel de la politique
Michel Maffesoli vient de
publier un essai quelque peu provocateur qu’il intitule
Iconologies. Nos idolâtries postmodernes[1],
et dans lequel il fait un répertoire des nouveaux mythes qui font
vibrer les gens. Jean-Claude Guillebaud a fait la même analyse, en
plus argumenté, dans plusieurs publications[2].
Daniel-Rops avait fait le même travail, en 1932, dans un petit livre
intitulé Le monde sans âme[3].
Que conclure, sinon que le
monde regarde ailleurs, et que se rétrécit toujours plus la marge de
manœuvre des prophètes du sens, des promoteurs de questionnements
fondamentaux sur l’existence humaine et sur l’espérance que nous
donne le Trésor de la foi chrétienne.
Je rappelle également
l’excellent document publié en 1999 par l’AECQ
Annoncer l’Évangile dans la culture actuelle[4],
dans lequel sont tracées les caractéristiques de la culture d’ici.
Elle est médiatique-communicationnelle-informatique, modifiant le
rapport à la vérité, entraînant une indécision en matière religieuse
et une modification dans le mode d’appartenance à l’Église qui ne
contrôle plus le discours religieux. Elle est marquée par un
pluralisme qui affecte le groupe social, traverse les grandes
traditions religieuses et s’insinue à l’intérieur du sujet croyant,
mais également une chance pour un christianisme qui valorise la
liberté croyante. Elle est axée sur la valorisation du sujet, en
tant que récepteur exerçant un leadership dans le dialogue. Elle est
imprégnée de la participation démocratique et du recours aux
débats : tout peut être remis en question, et la vérité n’appartient
à personne. Elle est pragmatique, sous la domination de l’univers
technoscientifique, d’où la nécessité d’une critique du scientisme
et d’une pastorale de l’intelligence. Elle est marquée par
l’autonomie à l’égard du religieux et des Églises.
J’ajoute quelques mots sur
l’évolution des facultés et départements de théologie qui a été,
depuis vingt ans, marquée par diverses crises ou divers virages :
baisse des vocations au presbytérat, laïcisation de prêtres
théologiens, déplacements de la théologie vers des modèles plus
libéraux et critiques, sous-financement des universités engendrant
tensions et concurrences entre les facultés et les universités,
travaux de la CUP, concentration de la formation au presbytérat dans
les grands séminaires de Québec et Montréal.
Introduction
Une Église sans théologie locale peut-elle survivre? Le thème proposé doit être
abordé sur l’arrière-fond d’un malaise historique : le
fonctionnement en
parallèle d’institutions universitaires et d’institutions
ecclésiales de formation théologique, s’appuyant sur deux
compréhensions de l’activité théologique, en fonction de deux
systèmes d’identification des besoins et des méthodes de formation.
Si bien que la question,
tout en référant à des considérations théoriques, a un versant très
pratique : quel voulons-nous décider et faire, comme Église ici au
Québec, pour une meilleure vitalité de l’activité théologique, pour
une solide formation théologique enracinée dans notre culture et
répondant aux besoins de l’Église et de la société, pour un
rayonnement de la réflexion théologique dans la mission pastorale et
dans la contribution des chrétiens à la vie de la cité? Autrement
dit, la question renvoie à un examen de notre responsabilité éthique
sur l’avenir de la théologie chez nous.
Le thème proposé est assorti
de constats d’abord liés aux facultés de théologie plus qu’à la
théologie : il y a moins de théologie et plus de sciences
religieuses, il est difficile de former des intervenants pastoraux,
il n’y a ni définition ni perception commune de la théologie,
il y a diminution de la clientèle professionnelle pour un
profil croissance personnelle. La question se déplace donc, à
travers l’énumération des constats, de la théologie proprement dite
vers le problème de la formation de la relève en pastorale par des
théologiens d’ici et donc par les facultés de théologie.
Nous affirmons que l’Église
locale a une identité et une culture propre, et que l’Église locale
a le souci et le moyen de soutenir une expertise théologique locale
tout en demeurant ouverte à l’enrichissement d’expertises étrangères[5].
Je comprends que l’expression « théologie
locale » réfère non pas à chaque diocèse, mais à l’Église du Québec,
tous les diocèses n’ayant ni les ressources et ni les
spécialistes en théologie, ni une faculté située dans le diocèse.
S’il s’agit de l’Église du Québec, il faudra en tenir compte dans la
conclusion et l’action concrète.
Le thème fait appel à
plusieurs réalités voisines et interreliées, mais qu’il faut
distinguer : la théologie, le théologien, la faculté de théologie,
la faculté canonique, les sciences de la religion. Je les présente
sur l’arrière-fond des liens avec l’Église locale et ses attentes.
La théologie
Qu’est-ce que la théologie
aujourd’hui? Héritière de la formidable systématisation thomiste
empruntant à la scolastique un ordre et une méthode d’apprentissage,
avec une rigueur intellectuelle remarquable, la théologie est
demeurée le chantier de l’exploration des réalités de la foi, de
l’expérience croyante vécue en Église, de la conduite humaine sous
le regard du Dieu sauveur, mais en puisant désormais à des sources
nouvelles pour élaborer sa réflexion : une meilleure compréhension
des Écritures, grâce aux travaux et aux découvertes d’exégètes
compétents, une meilleure connaissance des Pères de l’Église et du
raffinement de leur pensée, une mise à l’épreuve de quelques
conclusions traditionnellement reçues, au contact de la psychologie,
de l’histoire, de la sociologie, un apprentissage de nouvelles
règles d’interprétation des textes, une confrontation à des systèmes
de croyance différents, une affirmation culturelle identitaire
façonnant désormais plusieurs discours théologiques en terme de
théologie contextuelle, féministe, écologiste, de la libération,
etc.
Est-ce à proprement parler
une science? À cette question épistémologique sont données diverses
réponses. Au-delà ou en amont de l’éclatement du discours
théologique traditionnel, on peut situer l’essentiel de l’activité
théologique comme réflexion et discours approfondissant les réalités
de la foi. G. Gutièrrez[6]
n’ose pas parler de science, au sens moderne du mot, mais la
présente comme réflexion critique et sagesse de vie. Réflexion
critique, notamment, par rapport à la religion en tant que telle. B.
Lonergan insiste pour bien distinguer les deux : la religion n’est
pas la théologie[7].
D’où, en son approche réflexive, un premier germe de tension entre
la vie ordinaire des croyants et des pasteurs, et le regard
critique, les questions qu’apporte la théologie au nom d’un respect
du sens, de la vérité évangélique et humaine de ce qui est pensé,
dit, fait. D’où, parfois, le « scandale » vécu par de bons croyants
devant les remises en question de certitudes dépassées ou à cause de
nouvelles interprétations de textes bibliques ou dépoussiérage de
clichés historiques.
La théologie choque,
dérange, parfois conteste. Elle favorise les questionnements et les
débats, ne craint pas de mettre certaines certitudes à l’épreuve de
la raison et des conclusions d’autres disciplines. En cas de
mésentente dans l’interprétation, elle accepte difficilement qu’on
mette fin aux débats avec autorité, seule l’autorité de la vérité
pouvant s’imposer de manière définitive.
Mais elle accomplit son
travail en fidélité à ses sources et à l’inspiration première dont
l’intensité déborde tout exercice intellectuel cherchant à en rendre
compte. Portée par une histoire faite de recherches, d’erreurs, de
progrès et de clarifications stimulantes pour l’esprit croyant comme
pour l’intelligence du cœur, elle s’appuie sur la tradition en ce
que ce concept véhicule de « mémoire vivante », selon l’expression
de Claude Geffré[8]
et ce qu’il commande de vigilance pour qu’éclate sans cesse la
richesse du mystère, exploré avec humilité et patience, de manière à
contribuer à l’élaboration de nouveaux sens pour de nouveaux
contextes, sans perdre le lien avec la source. Car c’est la
tradition, comprise comme action et non comme objet, qui est le lieu
de l’évolution et de l’adaptation aux temps nouveaux.
Peut-on penser, comme l’a
suggéré un théologien africain, une théologie faite par et avec les
croyants rassemblés ? On n’a pas encore exploré à quelles conditions
pourrait s’élaborer une théologie d’en bas, non au sens antiochien
du terme, mais à partir du vécu du peuple croyant et de toute
personne en quête de la vérité sur Dieu et l’absolu. Ou comment
écouter la plainte ou la question du monde pour les aider à cheminer
vers une espérance. Les théologies de la libération ont entrepris
une semblable démarche, mais elle semble essoufflée et n’avoir pas
produit de grands bouleversements dans la méthode. Une théologie
locale, radicalement locale, ne peut faire l’économie d’une telle
approche fort exigeante mais indispensable pour rendre compte, en
vérité, de la fécondité du mot tradition,
Les chantiers du travail
théologique peuvent se ramener à trois grands défis : comprendre ce
qu’on porte comme héritage et comme proposition de sens
(objet-message-expérience croyante), comprendre ce que vit le monde
aujourd’hui (culture- inquiétudes-questions de sens), apprendre à
bien communiquer et animer le dialogue avec ce monde
(crédibilité-réceptivité-compétence). Tout cela en prenant
conscience que l’activité théologique est inconfortable et pas
spontanément populaire.
Les sciences religieuses
Le monde change. La
perception que l’on a des réalités de la foi également. La théologie
change. L’Église change, comme l’ensemble des institutions et des
cultures. La théologie s’est ajustée à l’évolution de nos sociétés;
la discipline s’est laissée imprégner de la culture
technoscientifique et des méthodes de la recherche scientifique plus
inductives, elle fut interpellée par de nouvelles problématiques, en
amont du besoin de réfléchir l’héritage chrétien, en se prêtant aux
recherches de la psychologie, de la sociologie, en raffinant ses
analyses en fonction des contextes d’hier et d’aujourd’hui.
L’activité théologique n’est plus comparable à ce qu’offrait la
méthode scolastique. Elle essaie de répondre aux questions
existentielles sur le sens de la vie, de la souffrance, de la mort
et des raisons d’espérer, au besoin de comprendre le sens profond de
l’existence. Elle n’est pas la déclinaison mécanique d’une
affirmation fondatrice ou d’une solution,
mais le déroulement patient de la grande question : que peut
espérer l’humanité et l’être humain mortel et fragile? La théologie
est en itinérance, à la manière des « chercheurs de Dieu ». Elle
sait bien, comme le note M. de Certeau, que «la vérité religieuse ne
se capitalise pas »[9].
Les facultés de théologie
ont introduit dans leurs programmes des formations en sciences
religieuses. Que doit-on en penser? M. de Certeau se montre fort
critique sur les fréquentations que la théologie entretient avec les
sciences religieuses.
Dans sa misère, la théologie
regarde vers la porte. Elle pense trouver un secours chez les
voisins, les sciences religieuses. C’est un mauvais calcul, car les
sciences religieuses déménagent : ou bien elles se transforment, et
se muent en psychologie, en sociologie, en linguistique, etc –
sciences bien établies; ou bien elles sortent dans la rue, pour
devenir l’expression proliférante et métaphorique de grandes
interrogations contemporaines qui, hors de toute croyance, et faute
de langage approprié, se
servent du répertoire
religieux pour se désigner[10].
Ce détour prête à confusion,
d’autant que, selon de Certeau, si on parle de plus en plus des
religions dans le discours occidental, c’est qu’on en vit moins.
Cela révèle, selon lui, un déficit de réflexion fondamentale.
La régression vers le
religieux indique une insuffisance présente de la réflexion
fondamentale, longtemps oblitérée par l’urgence des tâches objective
immédiates – scientifiques, économiques, etc. – qui s’imposent à
notre temps. La zébrure que les sciences religieuses tracent dans
les sciences humaines en les traversant ne signifie donc pas une
interrogation à proprement parler religieuse; elle n’est pas non
plus d’ordre strictement scientifique. Impliquant plus ou moins
explicitement des problèmes de « valeurs » ou de cadres de
référence, elle atteste le
déficit d’une pensée éthique ou philosophique, désormais devenue
élitiste et marginale, là même où elle tient un discours rigoureux[11].
La théologie ne peut
renoncer à sa fonction de discours situé dans l’option singulière
qu’est la foi chrétienne, mais sans y restreindre la base même de sa
réflexion.
Aucun groupe particulier
n’est habilité à fournir des réponses aux questions radicales de
l’homme. Aucune orthodoxie ne garantit le risque à prendre comme
chrétien (….) la production d’un langage chrétien ne peut se
poursuivre qu’à découvert, sans la protection d’une idéologie fournie par une
institution[12].
Il faut donc penser la
fréquentation entre la théologie et les sciences religieuses sous le
mode d’un dialogue et non d’une interpénétration des méthodes. La
théologie demeure ce qu’elle est, comme discours issu de
l’ « effacement » de Dieu[13].
Mais elle a pris conscience qu’il n’y a pas une seule réponse déjà
donnée, et qu’il faut pour ainsi dire refaire à neuf le parcours qui
nous mènerait, à travers un long désert d’incertitudes, aux
contreforts du Sinaï pour y recevoir un peu de lumière divine, avec
humilité. Car la théologie, bousculée par tant de crises, réapprend
à être une sagesse et à proposer des interprétations de l’existence,
issues des sources chrétiennes, mais mises à l’épreuve de leur
réceptivité et de leur crédibilité réelles pour aujourd’hui.
D’où, en un sens, cet
intérêt pour les sciences de la religion, qui offrent un regard de
l’extérieur sur l’expérience humaine du croire et sur les objets de
la croyance et permettent ainsi, sous divers angles, de rendre
compte de manière non confessionnelle de la validité d’un discours
confessionnel. La théologie, pour sa part, offre un regard de
l’intérieur, issu des sources de l’expérience croyante et lié à
l’appartenance ecclésiale. Les sciences religieuses peuvent être,
dès lors, en milieu universitaire, des alliées précieuses pour la
consolidation du discours théologique lui-même.
La théologie n’est pas
seulement un service de l’Église en tant qu’institution. Elle est
beaucoup au service des croyants et de tous les humains. Que
demandent-ils à la théologie et aux théologiens? Parfois une
confirmation de la validité de leurs croyances, ou une approbation
de la ligne de pensée du magistère, mais également un soutien pour
maintenir ouverte leur inquiétude existentielle et réexaminer avec
courage toutes les certitudes défraîchies et même dépassées.
Peut-on demander aux
sciences de la religion d’accomplir également un rôle complémentaire
de l’activité théologique, pour démêler les éléments culturels,
sociologiques, psychologiques, historiques qui font partie de
l’expérience croyante? Cela est recevable dans la mesure où elles ne
se substituent pas à la théologie ou en préparent la disparition
dans uns société sécularisée.
On doit se rappeler que l’avènement des
religious studies, aux
États-Unis, est dû principalement à une décision de la Cour suprême
de 1963 autorisant l’étude des religions dans les programmes
d’éducation, tout en interdisant la propagande des groupes religieux
dans les établissements publics[14].
Ainsi s’opère une distanciation de toute option de foi ou d’adhésion
à une Église.
La théologie déploie sa
réflexion à partir de ses sources chrétiennes et de l’univers
culturel chrétien. Les sciences religieuses ne peuvent prendre la
place de la théologie. Leurs méthodes sont différentes. M. de
Certeau leur reproche leur « mollesse épistémologique ». Quand le
religieux se dissout et se ramollit dans l’indécision, comment en
faire un objet de recherche sinon comme exercice de soins palliatifs
pour une culture religieuse qui se meurt. « À cette élasticité du
religieux, correspond l’évanescence d’une méthode ou d’un objet
propre à une « science des religions » dès là qu’il ne s’agit plus
de sociétés globalement religieuses [15]».
Mais leur « popularité » est
l’indice de nouveaux intérêts qui font pression sur la mission des
facultés de théologie, intérêts pour une meilleure compréhension des
multiples facettes du religieux et non spécifiquement pour
l’expérience croyante vécue en Église. vers les intérêts du monde
plus que vers les intérêts de l’institution Église. Nouveau défi
pour les facultés, mais également pour l’Église. Comment doit-on
situer la formation des pasteurs et agents laïcs? Est-il utile de
les exposer à ces nouveaux savoirs, en fonction des nouveaux défis
de compétence professionnelle au service de la mission
d’évangélisation?
Cette popularité des
sciences de la religion s’inscrit donc bien dans notre
problématique. La double mission historique des facultés de
théologie fut de former les pasteurs et de déployer la réflexion et
la recherche universitaire. Cela est apparu comme lieu de tensions,
sinon comme une mission impossible de réussir les deux
objectifs. La solution fut trouvée dans les formations parallèles,
facultés universitaires d’un côté, grands séminaires de l’autre. Les
conséquences nous sont connues: fragilisation des deux systèmes,
dispersion des ressources professorales, liens ténus entre les
facultés et les Églises, déploiement de deux types de formation
théologique, l’une « savante », l’autre « cléricale », l’une plus
centrée sur l’objet scientifique, l’autre plus centrée sur le sujet
pasteur, tout cela sans compter les problèmes financiers à risque de
compromettre la survie des institutions concernées.
Le
théologien et l’épiscope
La théologie prend le risque
de s’en remettre au théologien qui, en tant que croyant situé dans
son milieu, à partir de son profil personnel et de sa
précompréhension de l’existence croyante, comprend, interprète et
communique avec le maximum de rigueur ce qui est soumis à son
attention. Si bien que
l’activité théologique est toujours, de quelque manière, singulière
et régionale, comme toute activité rationnelle[16].
En conséquence, la théologie est plurielle[17].
Il n’existe pas UN discours théologique unique, répété et recopié
comme le serait un manuel de mathématique ou un dictionnaire. La
théologie est un discours ouvert, essayant de rendre compte de
l’innommable, en ne craignant pas « d’être blessé par la vérité [18]».
Le théologien n’a pas la
tâche simple : il doit être attentif aux réalités nouvelles, mais en
même temps agir comme instance critique du lien aux sources, en
Église. Car la théologie ne saurait être une recherche solitaire.
Toute activité théologique a un caractère communautaire, ne
serait-ce que dans l’identification de sa fonctionnalité, comme
service de la vérité vécue, comme service de la société et de
l’humanité, comme service de l’Église en marche. Elle est pour les
autres et jamais sans les autres, pour reprendre une formule chère à
Michel de Certeau[19].
La théologie est, à ce
titre, un service d’Église tout à fait indispensable, et le rôle des
théologiens dans la compréhension et la transmission du Trésor de la
foi n’est plus à démontrer. De même qu’on n’a pas à faire un long
exposé sur les tensions entre les théologiens et le magistère,
tensions qui ne sont pas un phénomène récent, et qui obligent à
réfléchir de manière ponctuelle sur la complémentarité des
fonctions : l’évêque a une responsabilité différente de celle du
théologien. L’épiscope surveille, le théologien questionne. Je cite
J.M. Tillard à ce sujet, sur le rôle de l’épiscope :
La Parole de la
cathedra, qu’il a reçue et
qu’il transmet dans sa prédication, son enseignement, ou par les
décisions des conciles auxquels il prend part, a valeur normative
dans la mesure où elle assure le lien entre la foi vécue aujourd’hui
et celle annoncée par la communauté apostolique. Son autorité vient
de là. (…) Toute différente est la chaire de celui que nous appelons
« théologien ». Et
l’autorité que peut avoir l’enseignement de celui qui l’occupe n’est
pas du même type que celle venant de la
cathedra épiscopale. C’est
l’autorité attachée à la science et à la compétence qui s’y déploie.
Le contenu de cet enseignement doctoral se trouve soumis à tous les
aléas de la recherche scientifique, de la qualité de l’information,
de l’influence du milieu culturel, de la vigueur intellectuelle de
l’enseignement. Il n’a la garantie
absolue (avec l’autorité
conjointe) d’appartenir à la « parole de foi » que lorsque la
cathedra
épiscopale ou bien l’assume
dans son propre enseignement ou bien le « reçoit »[20].
Ce qui ne réduit pas la
liberté du théologien pour autant. Il est, en fait, plus libre que
l’épiscope[21]
et il peut même, en conscience et au nom du service de la vérité,
examiner les dires et les gestes d’un épiscope prenant ses distances
de la vérité évangélique. Ce n’est pas une affirmation troublante de
rappeler que, depuis les contrastés théologiens Pierre et Paul, en
passant par les mises à l’écart puis la réhabilitation de
théologiens réputés comme Thomas d’Aquin et bien d’autres plus
proches de nous, il faut beaucoup de courage au théologien pour oser
la question et pour se remettre en question, comme il faut beaucoup
de patience et de bonne volonté à l’épiscope pour se laisser
remettre en question avant d’oser la réponse.
Chacun a sa responsabilité,
en complémentarité des rôles. Les premiers Pères de l’Église
réunissaient en eux la double identité : pasteurs et théologiens,
animateurs de vie chrétienne et intellectuels influençant leur
milieu. Sans rêver à un retour à ce modèle, il faut espérer une plus
grande proximité entre évêques et théologiens, dans la recherche de
points de rencontre et de dialogue autant que de recherches
stimulantes pour tout[22].
Nous voilà au cœur de notre
thème : quelle théologie pour l’Église? La théologie, comme
discipline universitaire, s’est engagée sur des sentiers nouveaux.
Il faut rappeler que l’université ne forme pas en vue de la
profession « théologien » comme on forme un avocat ou un ingénieur.
Elle forme des diplômés en théologie. Seule une courte minorité fera
carrière de chercheur puis professeur en la matière. De même
manière, les grands séminaires ne forment pas des théologiens, mais
des pasteurs qui, au cœur de l’action, auront bien peu de temps
alloué à une mise à jour de leur compétence en ce domaine. En somme,
la théologie, si elle veut survivre comme discipline dans le concert
des sciences humaines enseignées à l’université, doit demeurer dans
le giron universitaire, avec ce que cela comporte d’exigences au
plan épistémologique aussi bien qu’au plan des produits
scientifiques livrés. Sortir l’activité théologique de l’université
ne m’apparaît pas une bonne avenue pour l’Église autant que pour la
société.
Autre question : qui, dans
l’Église, s’intéresse à la théologie, comme discipline
« scientifique », et comme instance de formation? Quelques
intellectuels en font leur métier, quelques croyants désireux de
servir l’Église à plein temps en font leur outil de vie
professionnelle, quelques croyants inquiets et insatisfaits y
cherchent un soutien thérapeutique, quelques autres y trouvent un
lieu d’épanouissement de leur foi et de leur cheminement spirituel.
Cela énonce, encore une fois, l’éclatement de la théologie et de ses
multiples rebondissements dans la vie concrète des gens.
Toutes les théologies se
valent-elles? Y a-t-il des critères d’authenticité? Aucune ne peut
faire l’économie de l’adhésion de foi au Dieu de Jésus-Christ. « La
théologie s’applique à déceler, approfondir et critiquer la vérité
que recèle cette expérience de foi », note J.M. Tillard[23].
L’adhésion de foi comme l’activité théologique qui en est l’écho en
mode réflexif fait référence à deux concepts pour ainsi dire
énantiomorphes : celui de religion, au sens de lien, de relation,
d’attachement propre à une adhésion; celui d’absolu, au sens de
l’insaisissable, de l’ouverture, du séparé, du non emprisonnable. La
théologie est liée et déliée. Et elle se
sait en équilibre précaire entre ces deux moments que vit également
tout croyant en quête d’intelligence de sa foi : se saisir comme
habité par la dignité incertaine de la raison et expérimenter la
noblesse fragile de la foi.
Les facultés de théologie
et les facultés canoniques
Les facultés et département
de théologie ont vécu des transformations importantes. Leur nombre a
considérablement diminué, leurs clientèles et leurs effectifs
professoraux ont chuté, leur financement est toujours problématique,
leur survie sans cesse menacée. D’où, en pareil contexte, des
stratégies d’adaptation et des repositionnements qui sont assez
communs à chaque milieu.
Les facultés ont changé leur
nom, sans changer leur statut d’école de théologie : Faculté de
théologie et de sciences religieuses, Faculté de théologie,
d’éthique et de philosophie, etc. Ce que l’on remarque, c’est que la
théologie n’est plus seule au menu. Est-ce parce qu’elle ne peut
survivre toute seule? Sans doute, mais également parce que le
chantier de réflexion qu’elle occupe est plus ou moins convoité par
d’autres. Voilà un phénomène qui mériterait une analyse
particulière. Les changements de peau des facultés est-il l’indice
d’un progrès ou d’un malaise? La théologie, comme discipline
particulière, y trouve-t-elle son compte? Le mélange des genres
risque-t-il d’engendrer des confusions et des raccourcis non
seulement épistémologiques mais pratiques, surtout pour la formation
des pasteurs?
On doit constater le flou
qui demeure présent, malgré nos nuances et nos distinctions, dans la
perception que les gens, voire les intellectuels du milieu
universitaire, entretiennent sur la mission de nos facultés et sur
l’étanchéité de nos frontières épistémologiques. De loin,
tout est dans tout. Y compris l’éthique qui est, elle aussi,
un chantier de sens pour l’agir. Comment « protéger » l’activité
théologique dans ce marché ouvert des disciplines dites religieuses
ou chargées de la quête de sens?
Le défi est posé de nouvelle
manière en fonction de la déconfessionnalisation de l’ensemble de
nos institutions d’éducation et des débats actuels sur la place de
la religion dans l’espace public. L’affirmation vigoureuse d’un État
laïc laisse peu de place, et surtout pas une place privilégiée, dans
une université publique, même dite catholique, à un discours
confessionnel en tant que tel. Comment situer le discours
théologique catholique dans un milieu universitaire ouvert, par
principe, à toutes les interprétations de la vie humaine et de sa
destinée?
Dans les faits, la place
occupée par la théologie catholique s’est amenuisée, au fil des
années de déconfessionalisation. Il lui reste quelques clientèles
ciblées : les agents de pastorale, les diacres permanents en
formation, des laïcs chrétiens en formation continue pour leur
travail ou leur croissance personnelle. De là se pose la question,
très particulière, du statut canonique des facultés de théologie
catholique.
Le concept de faculté
canonique est fort restrictif par rapport à nos pratiques. Il fait
référence à des critères et à des normes bien définis par
Sapientia christiana en 1979 dont, essentiellement, l’engagement à
professer une théologie en fidélité au magistère romain, avec une
approbation officielle de ses statuts, de la qualité de son corps
enseignant, avec des programmes approuvés par Rome et des diplômes
alors reconnus canoniques.
Un tel concept équivaut à ce
qui se vit dans un grand séminaire et, si l’Église d’ici veut se
doter d’une faculté canonique, elle doit affronter un autre critère,
que me confirmait il y a quelques jours Mgr Pascal Ide, l’adjoint au
secrétaire de la Congrégation pour l’éducation catholique Mgr
Jean-Louis Bruguès : une faculté de théologique n’est canonique que
si elle forme des futurs prêtres en majorité, et avec une majorité
de prêtres professeurs. À ce titre, aucune faculté n’a aujourd’hui
la chance d’être reconnue canonique et doit s’en remettre plutôt à
un nouveau statut qui sera bientôt officiellement promulgué, celui
d’Institut supérieur de sciences religieuses. Seuls les
grands séminaires actuels pourraient à proprement parler être
qualifiés selon ces exigences.
Pour qu’existe une faculté
canonique, il faudrait donc, à la limite, constituer une École de
théologie, pour y dispenser une théologie appropriée à la formation
des prêtres. Mais comme cette formation est déjà soumise à un cadre
prédéfini de contenus, d’approches pédagogiques, d’objectifs de
formation qui relèvent de l’Église, elle aura de la difficulté à
s’arrimer aux règles universitaires et à l’autonomie des
universités. Seule une université en tout point catholique peut
héberger une telle faculté canonique. Une université reconnue
catholique serait théoriquement la seule à pouvoir héberger une
telle École, en ajustant ses statuts en conséquence, mais cela
paraît risqué. Reste donc la solution qu’elle soit rattachée à une
Faculté canonique à Rome ou ailleurs, ce qui resterait libre cours
aux facultés actuelles d’offrir une formation théologique catholique
mais non canonique, ce qui est, à toutes fins pratiques, le statu
quo, ou en se faisant reconnaître comme Institut supérieur de
sciences religieuses.
Une telle solution
permettrait de sauver le caractère universitaire de l’activité
théologique, comme territoire de recherche relevant les défis de
contribuer à l’approfondissement des questions sur Dieu, la vie,
l’espérance, la difficile communion entre les humains, les quêtes de
sens surgissant au cœur de la culture actuelle, tant à partir de
l’héritage judéo-chrétien, rigoureusement analysé à partir des
multiples lieux d’interprétation qu’offrent les nouvelles avancées
scientifiques, qu’en s’appliquant à questionner les mêmes
interprétations à partir de l’héritage judéo-chrétien. Ce dialogue
nécessaire devient dialectique, confrontation de points de vue,
débats ouverts, qui ne peuvent se restreindre facilement à emprunter
un sentier prédéfini.
Les facultés de théologie et
l’Église locale
Des questions peuvent ici
être déposées pour la réflexion et pour les suites à donner.
1-
Comment ajuster nos
recherches théologiques aux attentes et aux besoins des Églises
diocésaines?
2-
Quelle importance les
évêques accordent, de manière concrète et constante voire
systémique, à la contribution des théologiens à la vie diocésaine?
3-
Comment établir une forme de
concertation-collégialité théologiens-pasteurs dans l’élaboration
des grandes orientations pastorales, les stratégies de formation
permanente des prêtres, des diacres et des agents de pastorale?
4-
Peut-on imaginer et réaliser
des « États généraux » sur l’avenir de la théologie et de la
formation théologique chez nous et pour nous, en analysant le passé,
en pensant l’avenir, en agissant au présent?
5-
Pouvons-nous trouver un
terrain d’entente sur les modèles de théologie dont notre société
québécoise a besoin?
Les pasteurs ont besoin des
théologiens pour élucider les fondements et articuler un discours
crédible, et les théologiens ont besoin des pasteurs pour rendre
leur interprétation recevable et en prise avec le réel. Les pasteurs
devraient faire davantage de commandes aux théologiens pour aider
l’évangélisation et la compréhension de la Parole de Dieu,
identifier des problématiques majeures qui demandent une réflexion
et une prise de parole stratégique, constituer des petits groupes de
conseillers, mettre à profit les talents de chez nous.
Deux critères sont à mettre
en relief : la primauté de la vérité sur toute règle politique ou
cléricale, l’exigence d’une haute compétence théologique pour
contribuer au bien de l’Église et de la société. Des formations à
rabais n’ont pas d’avenir.
Conclusion
« Les mots qui font fortune
provoquent des malentendus », écrit Daniel-Rops au début de son
livre Le monde sans âme[24].C’est
là une mise en garde contre les clichés simplificateurs anémiant la
réflexion et générant une approbation non critique. J’ose reprendre
un cliché amplement répété: la société est désanimée, sans âme,
superficielle. Et la culture qui imprègne nos vies quotidiennes est
sable plus que roc solide. Michel de Certeau propose de comprendre
la culture en lien avec le spirituel. «Une culture est le langage
d’une expérience spirituelle[25] ».
La culture québécoise est, à ce titre, un peu amochée, comme la
culture de beaucoup d’autres pays occidentaux. Un réveil est
souhaitable, et déjà repérable de quelque manière dans la jeune
génération qui en a marre des mêmes clichés et stars d’un soir.
L’Église a le devoir de
l’éveil spirituel, de la critique évangélique, de la dénonciation de
l’exploitation, de l’injustice et du mensonge. Comment rejoindre et
bouleverser en profondeur? La tâche est immense et elle doit
s’appuyer sur des principes solides et des sources bien reçues et
bien interprétées, pour ensuite se donner des stratégies porteuses.
Pour cela, il faut réfléchir et agir ensemble. Les théologiens
doivent être réquisitionnés pour la mission de former des leaders
forts pour l’Église, mais également pour contribuer à l’élaboration
d’un discours radicalement évangélique, c’est-à-dire de conversion à
la Vérité que nous propose le Fils de Dieu en sa personne. Je plaide
pour une plus forte interpellation des théologiens par les pasteurs
pour que la théologie participe davantage à l’élaboration de ce
discours crédible et dérangeant.
[1] M. Maffesoli.
Iconologies. Nos idol@tries postmodernes., Albin Michel, 1988.
[2] En particulier,
La trahison des lumières, Seuil, 1996;
Le principe d’humanité, Seuil 2001;
La force de conviction, Seuil, 2006.
[3]
Daniel-Rops.
Le monde sans âme, Plon,
1932.
[4] Cf. AECQ.
Annoncer l’Évangile dans la culture actuelle, Fides, Montréal,
1999.
[5] Il y a, certes, pluralisme des cultures diocésaines
et des théologies locales, mais pas au point de créer des écarts
significatifs chez nous. Cf. C. Geffré. « Pluralité des théologies
et unité de la foi »,
Initiation à la pratique de la théologie, I, Cerf, Paris, 1982,
p. 120-126.
[6] G. Gutiérrez.
Théologie de la libération, Lumen Vitae, 1974, p. 18-21.
[7] B. Lonergan.
Pour une méthode en théologie, Fides, 1978, p. 165.
[8] C.
Geffré. Op. cit., p. 133.
[9] M. de Certeau.
La faiblesse de croire,
Seuil, 1987,
p. 27.
[10] Ibid., p.
251.
[11] Ibidem,
p. 253.
[12] Ibidem,
p. 257.
[13] Cf. Ibidem,
p. 212-218.
[14] Ibidem,
p. 233.
[15]
Ibidem,
p. 198.
[16]
Ibidem,
p. 16.
[17] Elle
l’est dès les origines, dans la multiplication des écrits du Nouveau
Testament. Cf. M. de Certeau.
Op.cit, p.216s.
[18] M. de Certeau.,
Op.cit., p. 118.
[19]
Ibidem,
p. 214.
[20] J.M. Tillard, « Théologie et vie ecclésiale », in
Initiation à la pratique de la
théologie, I, 1982, p. 174.
[21] Cf. C. Geffré,
Op.cit, p. 138.
[22] Rappelons le rôle joué par la Société canadienne de
théologie dans l’élaboration d’une théologie locale, et les
contributions scientifiques qu’elle a permis de faire surgir dans
ses congrès et ses publications.
[23] J.M. Tillard.
Op.cit., p. 162.
[24] Daniel-Rops.
Op. Cit., p. 1.
[25] M. de
Certeau, Op. cit. p. 46.

