Conférence par Jean-Desclos, professeur titulaire
DE LA THÉOLOGIE MORALE À L’ÉTHIQUE THÉOLOGIQUE.
LA PURIFICATION PAR L’INCERTITUDE
Faculté de théologie et d’études religieuses
Conférence au congrès de la Société canadienne de
théologie
Automne 2002
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Introduction
Des constats mis en perspective indiquent l’avènement
d’un nouveau paradigme dans le territoire exploré conjointement par la
pensée éthique et la réflexion théologique. La complexification
exponentielle des réseaux humains, l’explosion des savoirs et des pouvoirs
techno-scientifiques, l’éclatement des appartenances culturelles,
religieuses et idéologiques, l’avènement de possibilités nouvelles de
communications instantanées et surabondantes, secouent toute quiétude
théologique enracinée dans les vérités splendides intemporelles et l’amène
au désert des multiples in-quiétudes et impasses éthiques.
Le passage de la théologie morale à l’éthique
théologique illustre à sa manière le revirement fondamental opéré dans la
culture et dans les savoirs. Ce passage du déductif à l’inductif, du
prescriptif à l’ascriptif, du normatif pré-défini à la dialogique nous mène
dans l’aventure d’un savoir appelé à renoncer à l’inviolabilité de son
territoire clos. Un tel déplacement peut s’interpréter de bien des façons,
par l’évolution rapide des institutions, la démocratisation de la pensée, la
valorisation de la fonction critique de l’intelligence croyante, la prise en
compte radicale de l’expérientiel singulier,
le triomphe de la rationalité scientifique expérimentale, la quête
d’un consensus en société pluraliste, etc.
Quelques formules résument le passage qui s’est fait,
durant le vingtième siècle, d’une théologie source d’une morale bien définie
à une éthique ouverte à un horizon théologique: des manuels latins faisant
écho de manière plutôt univoque au Droit canonique romain,
aux multiples monographies et recherches pour situer la morale dans
le concert des cultures et univers de sens divers;
de la formation en morale pour séminaristes et prêtres confesseurs, à
l’apprentissage éthique visant le renforcement des qualifications
professionnelles dans tous les secteurs d’activité humaine; de la prise de
parole frileusement répétitrice des mêmes refrains,
à l’éclatement des discours critiques; d’un modèle de réponses
préfabriquées, à un modèle de recherches et de questionnements toujours
ouverts. Inutile d’insister: il s’agit d’un virage majeur dans la manière de
comprendre, d’enseigner, de vivre la morale.
Quelques repères historiques aident à contextualiser le
changement observé. Le vingtième siècle a été le théâtre de deux grands
conflits mondiaux et d’innombrables guerres régionales. Il a en même temps
vu naître la Société des nations et les Nations-Unies, avec un important
cortège d’institutions soucieuses du développement de liens serrés et de
collaborations entre les peuples. Il a connu de graves et douloureuses
crises économiques, mais il a également propulsé une grande partie de
l’humanité dans un confort matériel et une nouvelle qualité de vie, surtout
dans les pays les plus industrialisés. Il a accéléré un développement
techno-scientifique qui a bouleversé au quotidien les existences
individuelles et les rapports politiques, économiques, culturels. Le bilan
est connu: ce monde qui est le nôtre ne ressemble que de très loin à celui
de nos arrières grands-parents.
De la vieille théologie morale à la nouvelle morale
chrétienne
Le traité de morale «générale» se profile ainsi. De la
présentation de la fin ultime et du bonheur, on passe à l’étude des actes
humains et de leur moralité, pour aborder ensuite la conscience, la loi
(dans toutes ses distinctions divine, éternelle, naturelle, humaine et
civile, ecclésiastique). Ensuite vient le traité du péché, de ses causes et
de ses effets, suivi d’une longue exploration des vertus, acquises, infuses.
La deuxième étape explore la morale «spéciale»: les vertus théologales et
les péchés qui y sont opposés complètent le premier tome. Les vertus
cardinales et les péchés qui y sont opposés occupent tout le deuxième tome,
le troisième étant consacré aux sacrements et aux obligations qui y sont
attachées. On trouve sensiblement la même chose chez tous les manuelistes de
ce temps[3].
Ces trois modèles illustrent bien le changement opéré:
nous sommes passés d’une morale très close, ritualiste et répétitrice des
mêmes idées, à peine évangélique dans son orientation profonde, à une morale
ouverte, en quête d’inspiration pour l’action, mais toujours en fidélité aux
idéaux évangéliques. Nous sommes sortis d’une théologie morale d’abord
spécialisée dans le péché pour mettre en évidence la beauté de la vocation à
la sainteté au coeur de la morale. Nous ne pensons plus la morale en
fonction des rites et des sacrements, en fidélité au droit canonique, pour
la seule consommation des membres de nos Églises, mais plus en fonction des
vraies souffrances et des quêtes de bonheur des
humains.
Le vieux réflexe moraliste-légaliste revient comme le
retour du refoulé. Il faut toujours veiller, résister à la narcose des
nouvelles idéologies et des modes, pour prendre le risque d'un éthique à
versant mystique, comme le suggère la réflexion de Bergson, en accueillant
l’ambiguïté de la vie et en oeuvrant humblement à faire avancer l’autonomie
profonde de tous les humains. Car l’éthique doit être le chantier permanent
et courageux d’une vie bonne à partager en société, à l’aide de normes
morales pensées ensemble, à partir de nos propres rêves, de nos finitudes,
de nos solitudes et de nos incertitudes, mais également à partir de nos
options de vie et nos valeurs fondamentales. Et c’est là que l’influence du
message évangélique a son importance.
Il faut sans doute compter l’émergence des éthiques
parmi les mutations culturelles de cette fin de siècle. Inscrite dans cet
éclatement, l’Éthique est soumise à une triple tension: tension de la
dispersion, de l’éparpillement et de l’atomisation des éthiques; tension de
la conscription éthique, du recours à une forme de contrôle social sous
couvert d’une normalité éthique à la mode; tension de l’interaction éthique
dans la construction d’un nouveau dialogue balisant le
vouloir-vivre-ensemble complexe dans nos sociétés radicalement soucieuses
des libertés singulières. Les éthiques nous ballottent entre la déification
du je et l’absolutisation du nous.
Certes, la réflexion éthique n’est pas le monopole des
éthiciens, des savants, des experts, des universités. Elle se déploie
partout, dans les médias, dans les conversations banales du café, dans la
discussion avec le chauffeur de taxi, dans le cinéma, le théâtre, la
littérature, le silence des monastères, le murmure discret des
bibliothèques. On n’échappe pas à l’éthique, du fait même d’être humain. On
ne peut s’en passer, on ne peut pas faire l’économie de la recherche de la
vérité et du bien, et vouloir faire taire des questionnements qui hantent
depuis toujours les humains en quête de bonheur. Mais comment faire que
cette recherche mène quelque part?
La fragilisation des références religieuses a fait
vivre un immense passage, un exode: habitués à situer la compréhension du
bien et du mal dans l’univers céleste de la tradition judéo-chrétienne et
dans l’institution immuable, protégée par la promesse d’éternité, il faut
désormais trouver ailleurs les assises normatives. Si la religion n’est plus
comptée comme référence pour établir cette normativité, la «raison», la
rationalité pour et dans l’action, demeure. L’éthique n’est pas affaiblie
par la perte du religieux, mais bien plutôt restaurée. Les débats sur la
morale humaine opposée à la morale chrétienne de la fin des années 60
annonçaient ce passage. L’expression même de morale humaine fait
sourciller. Peut-on penser une morale chrétienne qui ne soit pas d’abord
l’exercice de la quête de sens humain fondamental? La plus chrétienne des
morales ne sera que radicalement humaine, et porteuse du plus haut standard
d’humanité. C’est la logique de l’incarnation.
En faisant ce passage dans le pleinement humain, la
morale chrétienne s’est retrouvée dépouillée de ses ornements religieux,
mise au défi de marcher sur le fil de fer des situations complexes, en
équilibre instable, en faisant le deuil d’une sorte d’infaillibilité venant
du ciel des principes et des vérités éternelles inscrites dans l’être, à
l’avance, et que nous n’avons qu’à dévoiler, selon l’étymologie de l’aletheia,
de la vérité.
La fin des ontologies et la course en avant des
idéologies, des philosophies de la déconstruction obligent à repenser à neuf
nos relations au monde, aux autres, à soi. Le sens n’est plus prédéfini,
mais sans cesse à définir et redéfinir. Les savoirs sont encerclés par le
gouffre du non-savoir, et les excursions dans le territoire du coeur humain
en font éclater l’indicible, l’impénétrable, l’effroyable solitude éthique.
Nous prenons mieux conscience du caractère singulier de chaque existence et
de chaque rencontre humaine; cela accentue l’incertitude et interdit de
trancher à l’avance en partageant les gestes humains en blanc et noir, les
humains en bons et méchants, selon le réflexe de la pensée binaire
simplificatrice et mortifère.
L’hétéronomie inscrite dans une certaine théologie
morale rend l’âme devant la revendication d’autonomie de la morale et du
sujet moral et devant l’effort de raffiner les outils conceptuels servant au
discernement et à la décision pour l’action. L’éthique fait alors figure de
chantier de nos autonomies à construire en réciprocité, travail le plus
souvent interdisciplinaire, parce que c’est seulement en mettant en commun
nos ignorances que pourra se dégager un peu de compréhension des situations
et des moyens de faire le bien.
«La vérité commence à deux», dit K. Jaspers. L’éthique est au coeur de
conversations de comités, de groupes de recherches, dans un processus de
responsabilisation de tous les acteurs et de tous les décideurs. Mais si la
vérité éthique commence à deux, elle est toujours inscrite dans un effort de
rationalité à partager en humanit��.
La rationalité du deuxième type fait place à une
démarche d’argumentation et de quête de sens avec rigueur et
ouverture, avec méthode et inquiétude. Elle inscrit la rationalité
comme un effort jamais terminé d’ajuster la décision à la vie changeante.
Cette rationalité est ouverte au changement et à l’inconnu. Elle se comprend
comme rationalité nuancée, celle de la question permanente. Par opposition à
la première, qui est la rationalité du simple, elle se présente comme
rationalité du complexe, dans laquelle sont intégrés les émotions, les
affects, les sentiments variables, les impondérables, les inconnus, les
inconnaissables.
Il y a place pour une troisième forme, à la frontière
extrême de ce que peut saisir et définir la raison humaine. Ce que l’on peut
nommer le méta-rationnel qui est, sous un certain angle, de l’irrationnel.
Je parle ici de ce qui fait partie de l’existence unique et indicible d’un
être humain souffrant, de son vécu intérieur, de son être profond. Nous
touchons là à une sorte de mystère. Qui est cette personne? Quelle est son
histoire? Que sait-elle sur elle-même? Qui peut traduire cela en des mots,
en des concepts, en argumentations? Nous voilà conduits, dans notre effort
de soutenir rationnellement une décision éthique porteuse de bien, au
contact direct d’un univers sur lequel la raison a peu de prises.
L’éthique apparaît alors, selon la pensée suggérée par
Fernand Dumont de la difficile foi en l’homme, comme écho de la
transcendance intérieure et ouverture à la Transcendance sans nom. Elle se
fonde sur la reconnaissance de la disposition radicale au bien qui habite
tout être humain, sur cette sorte de spiritualité laïque évoquée par Comte-Sponville
et Luc Ferry[16].
Alors, restaurer la dignité de l’autre a plus de sens
que préserver la sainteté de Dieu. L’éthique inscrit non pas le nom de Dieu et
de sa volonté au fronton de son édifice, mais le nom sacré de toute personne
humaine. Ainsi pensée, elle n’est cependant pas autre chose que l’expression de
la volonté de Dieu telle que mise en évidence dans les récits sacrés. C’est le
Dieu libérateur de l’Égypte qui appelle à vivre selon les dix paroles porteuses
de libération et de liberté. C’est le prophète Jésus, le Fils et serviteur
généreux, qui nous montre l’autre comme en attente de notre adoration véritable.
Conclusion
L’éthique tourne le dos à toutes les morales des
sacristies poussiéreuses et des légalismes pernicieux qui cultivent les
immobilismes. Elle est la grande inquiète et la grande inquiéteuse, la grande
questionneuse. L’éthique digne de ce nom est le chantier perpétuel de la quête
de sens et de la conquête du bien, en humanité, sans aucune exclusive. Nous
voilà donc bien ailleurs. De la théologie morale prise dans le cercle un peu
étroit des dogmes et des modèles catholiques, et soucieuse de les «traduire» ou
des les «appliquer» dans toute situation, nous sommes passés à l’éthique en
situation et en quête de références religieuses pour consolider cette quête de
sens et l’arrimer à la quête de Dieu.
[1]
Cf. J. FOURASTIÉ, Essais
de morale prospective. Vers un nouveau comportement, Paris,
Denoël-Gonthier, 1966.
[2] Cf. B.H. MERKELBACH, Summa theologiae moralis ad
mentem D. Thomae et ad normam juris novi, Paris, Desclée de Brouwer,
1938 (3e).
[3] Je rappelle quelques auteurs alors célèbres: A. Sabetti, J. Aertnys-C.
Damen, F. Hürth-P.M. Abellan, H. Noldin-A. Schmitt, A. Lanza, E. Genicot-J.
Salsmans, A. Vermeersch, T.A. Iorio, D. Prümmer, L.J. Fanfani. M. Zalba.
Les manuels de ces auteurs étaient tous édités en latin, soit en lien
avec la morale de saint Thomas, ou avec celle de saint Alphonse de
Ligori, soit en fonction du Code de droit canonique. Quelques manuels
sont également publiés en français par des auteurs comme C.N. Gariépy,
H. Jone, J. B. Vitrant, O. Lottin.
[4] Cf. J. Stelzenberger, Précis de morale chrétienne, Paris, Desclée
et Cie, 1959.
[5] Cf. B. Häring, La loi du Christ. Théologie morale à l’intention des
prêtres et des laïcs, Tournai, Desclée et Cie, 1955.
[6] Entre autres, J.B. Sailer, Handbuch der christlichen Moral, zunächst
für künftige katholische Seelsorger und dann für jeden gebildeten
Christen, Munich, 1817;
J.B. Hirscher, Der christliche Moral als Lehre von der Verwirklichung
des göttlichen Reiches in der Menschheit, Tübingen, 1835.
[7] Cf. F. Tillmann, Handbuch der katholischen
Sittenlehre.
Band III: Die Idee der Nachfolge Christi.
Düsseldorf, L. Schwann, 1935.
[8] Entre autres, M.J. Lagrange, La morale de l’Évangile, Paris,
Grasset, 1931; É. Mersch, Morale et corps mystique, Bruges, DDB,
1949 (4e); G. Thils, Tendances actuelles en théologie morale,
Gembloux, Duculot, 1940; J. Leclercq, L’enseignement de la morale
chrétienne, Paris, Vitrail, 1949; G. Gilleman, Le primat de la
charité en théologie morale. Essai méthodologique, Paris, DDB,
1954.. Cf. J.Desclos, Libérer la morale, Montréal, Paulines et
Mediaspaul, 1991, p. 19-48.
[9] M. Oraison, Une morale
pour notre temps, Paris, Fayard,1964; J. Fuchs, Le renouveau de
la théologie morale selon Vatican II, Tournai, Desclée,1968; R.
Coste, Une morale pour un monde en mutation, Gembloux, Duculot,
1969; J.M. Aubert, Morale
sociale pour notre temps, Paris, Desclée,1970; A. Donval, La
morale change, Paris, Cerf, 1976.
[10] Cf. P. Antoine, Morale sans anthropologie, Paris, Épi, 1970.
[11]Cf. A. Etchegoyen, La valse des éthiques, Paris, François Bourin,
1991.
[12] Cf. H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion,
Paris, PUF, 1932.
[13] K. Jaspers, Introduction à la philosophie, Paris, Plon, 1965, p.
12.
[14] Ibid., p. 137.
[15] Cf. F. Dumont, Une foi
partagée, Montréal, Fides, 1996, p. 18.
[16] Cf. A. Comte-Sponville, L. Ferry, La sagesse des modernes. Dix
questions pour notre temps, Paris, Robert Lafont, 1998.
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