Conférence par Jean-Desclos, professeur titulaire
MÉDIAS, RELIGIONS ET RELIGIEUX CONTEMPORAIN
Faculté de théologie et d’études religieuses
Université de Sherbrooke
Conférence au congrès de
l’Union catholique internationale de la presse (UCIP)
Sherbrooke juin 2007
Je situe mon propos à partir de ma propre expérience de prêtre et théologien au
cœur du monde des médias, que je fréquente depuis plus de quarante ans, soit
comme journaliste au Messager St-Michel,
comme rédacteur de la page
religieuse de La Tribune, comme
ressource intervenant à la radio ou à la télévision sur divers sujets religieux
ou éthiques, comme éditorialiste à La
Tribune durant quelques années, comme président de deux projets de
télévision religieuse et participant à ces mêmes projets : je parle à partir de
mon expérience aussi bien que de mes recherches théoriques sur le sujet. Cela
est un avantage aussi bien qu’une limite.
Introduction
Les grands récits fondateurs des systèmes de croyances religieuses s’appliquent
à présenter le début et la fin de notre monde. Comment le monde a-t-il commencé?
Comment finira-t-il? Les textes bibliques transcrivent ces questionnements en
apportant des réponses qui se condensent autour de quelques thèmes : Dieu est le
seul créateur du monde des choses et l’être humain est issu de sa volonté
bienveillante comme partenaire appelé à prolonger son œuvre de création; Dieu
est Parole se révélant dans le monde comme la lumière des humains; Dieu est
inspiration, souffle de vie qui conduit les humains à la vérité et à la
communion; le monde des humains, issu des mains de Dieu, retourne à Dieu.
L’existence humaine et l’histoire ne prennent leur signification et leur
perfection qu’en Jésus le Christ, qui est le début et la fin de tout, l’alpha et
l’oméga.
Ce que l’on connaît de la tradition judéo-chrétienne s’applique à tout système
de croyances et à toute grande tradition religieuse : tout tient dans la
communication, celle venant du Dieu ou de son prophète, ou du fondateur de la
croyance, du gourou ou du maître. Communication forte, divine, définitive,
incontestable, porteuse de sens et de vie.
C’est sur ce fond de scène que doit s’inscrire notre réflexion sur les médias et
la construction du religieux contemporain. Car les médias font référence à une
semblable dynamique de communication.
La Parole sacrée, transmise de génération en génération, le fut selon des
harmoniques variables, mais sans remettre en question sa valeur déterminante
pour éclairer, guider et encadrer la vie des humains. Dans l’univers de
l’oralité et de la proximité familiale ou tribale, une même culture simple et un
même modèle d’appartenance prévalent, consolidant une identité forte et des
certitudes incontestables, avec des stratégies connues de protection contre
toute remise en question de ce monde de communications prédéfinies.
Arrive la technologie, qui bouleverse
les communications entre les humains, avant de brouiller la communication avec
leurs dieux. Imprimerie, chemin de fer, téléphone, TSF, télévision, transistor,
internet, cellulaire… L’univers de proximité tribale est complètement
bouleversé : la terre rapetisse, les lointains asiatiques deviennent mes voisins
et mes fournisseurs de produits de toutes sortes…Culture tendue vers un futur et
ses innombrables promesses.
-
la démocratisation de la culture
-
la survalorisation de l’individu
-
le bonheur et l’amour au centre de tout
-
la mode fugace
-
la nouvelle communion universelle
Quels sont ces nouvelles manifestations du religieux? Nous commençons à peine à
les identifier. Guillebaud explore en un premier temps les croyances douces et
séduisantes des gourous, des sectes, des groupes de croissance, ce qu’il appelle
le passage de la croyance à la crédulité[9].
Mais son analyse nous entraîne à relire sous l’angle du nouveau religieux ou du
sacré des pans de notre expérience humaine : l’économie qui se présente comme un
nouveau cléricalisme, la science qui s’impose comme une nouvelle théologie, les
médias eux-mêmes qui génèrent un système de croyance. «Une forme de cléricalisme
y est à l’œuvre. Une religion spécifique y est repérable. En d’autres termes, on
dira que la machinerie médiatique produit de la
croyance en continu. […] Le religieux
qui prévaut sur le terrain médiatique et les croyances qui y foisonnent ne sont
comparables à rien d’autre. On est en présence d’un croire atypique, d’une forme
sui generis[10]».
Les nouveaux thèmes religieux que véhiculent les médias sont facilement
repérables: l’écologie et le développement durable,
la santé, le plaisir immédiat, la beauté du corps jeune, l’authenticité
de la liberté individuelle, l’éthique dont les sociétés se parent comme pour se
donner bonne conscience. D’où la tension
que nous ressentons face aux médias : en déployant des «croires atypiques»,
ont-ils fait perdre aux Églises et aux traditions religieuses leur influence sur
la conduite humaine?
Les enjeux de la communication issue de la Parole sainte se ramènent à porter la
vie, lutter contre la mort, donner du sens, transmettre l’amour, mettre fin à la
violence, en somme : faire le bien, lutter contre le mal. Ce que préservaient la
religion et les Églises, ce sont des croyances fortes et des valeurs
permanentes, en misant sur des distinctions claires, des règles fermes au plan
éthique : la famille, la sexualité, l’honnêteté. Tout cela est recomposé dans un
système de croyances faibles et de valeurs instables, de flou éthique : d’abord
chercher ce qui me plaît, ce qui me fait du bien, vivre pleinement ma vie et en
définir moi-même le sens. Je parle en je, car la culture contemporaine est
foncièrement centrée sur l’individu et sa réalisation. Il n’y a plus de
frontières imposées de l’extérieur.
En paraphrasant R.Otto, on peut dire que nous sommes passés de la pré-religion[11]
primitive issue de la peur, de la magie et de la fascination devant les
phénomènes étranges, à une post-religion scientifico-technique, où il n’y a ni
magie mais bien performance technique, ni peur de la mort mais bien banalisation
de la violence et de la mort autant réelle qu’imaginaire, ni crainte des
éléments de la nature mais bien contrôle de l’espace et de la matière, ni
distinction entre le pur et l’impur, mais bien abolition des frontières étanches
entre le bien et le mal.
Les médias comme expression du sacré
J’emprunte à R. Otto quelques éléments de réflexion sur la perception que nous
avons du sacré et, par incidence, du religieux en tant que catégorie exprimant
autre chose que les systèmes religieux. Otto invente le terme de «numineux». Le
sacré est à la fois source d’admiration, de fascination, et de crainte. Le sacré
est à la fois une «catégorie a priori de la raison» et une réalité qui «se
manifeste dans le monde des phénomènes[12]».Il
appartient à l’univers non rationnel, esthétique et non théorétique/eidétique[13].
Son univers fait également appel au sublime.
«Horreur indicible et splendeur insigne, ce double caractère donne au
mysterium le double contenu positif
qui lui est propre et qui se manifeste au sentiment. Cette harmonie de
contrastes dans le contenu et la qualité du mystère, nous cherchons en vain à
Marshall McLuhan a bien identifié la force des médias : elle tient davantage
dans la forme (le médium) que dans le contenu (le message). Séduction et
fascination par leur existence même, source d’une nouvelle forme de sacré.
Les médias sont des objets fétiches, et
plus la technologie se raffine, plus ils apparaissent comme des sacrements
apportant la réussite des affaires, le divertissement facile, la communion
universelle.
Mais il a aussi sa part de tremendum. Ce monde a l’aura de
Mais il faut faire des nuances sur le pouvoir des médias : il y a un côté fugace
aux déclarations et aux modes, et la concurrence des manchettes défait souvent
la priorité objective qui devrait être accordée à une nouvelle, car tout se
vend. La culture des médias est foncièrement liée au pouvoir économique qu’ils
représentent : les entreprises de presse et les grands réseaux sont des machines
à sous plus que des instruments de communication. Ils distribuent des idoles à
qui veut bien payer.
Ce monde a ses rituels de béatification, ses galas de couronnement de stars, ses
grandes manifestations sportives ou politiques qui sont réglées comme des
spectacles. On ne profite vraiment de leur grâce que si on est correctement
initié à la vie et aux succès des nouvelles divinités, que Morin appelle les
«nouveaux olympiens», celles et ceux qui font la manchette à Cannes ou aux
Oscars. «Les nouveaux olympiens sont à la fois aimantés sur l’imaginaire et sur
le réel, à la fois idéaux inimitables et modèles imitables; leur double nature
est analogue à la double nature théologique du héros-dieu de la religion
chrétienne : olympiennes et olympiens sont surhumains dans le rôle qu’ils
incarnent, humains dans l’existence privée qu’ils vivent[18]».
Edgar Morin parle de la nouvelle trinité : amour, beauté, jeunesse car les dieux
de la mythologie sont jeunes et beaux, et l’adoration de ces nouvelles divinités
terrestres signale à nouveau l’agonie de Dieu le Père[19].
Ce monde rend possible une nouvelle communion des humains, mais d’abord des
initiés qui échangent sur le vu ou le lu de la journée. «La culture de masse
tend à constituer idéalement un gigantesque club d’amis, une grande famille non
hiérarchisée[20]».
Lipovetsky croit que les médias «fonctionnent comme des amplificateurs de
pacification collective[21]».
La culture des médias valorise le changement et la nouveauté, son produit est
instable, mobile, prêt à jeter, de la mode. «Le premier moteur de la mode est
évidemment le besoin de changement à l’état pur, qui naît de la lassitude du
déjà-vu et de l’attrait du neuf. Le second moteur de la mode est le désir
d’originalité personnelle par l’affirmation des signes d’appartenance à l’élite[22]».
La culture de masse démocratise le ciel des divinités, rend possible d’y avoir
accès. «Dans la culture de masse, le brassage entre l’imaginaire et le réel est
beaucoup plus intime que dans les mythes religieux ou féeriques. L’imaginaire ne
se projette pas dans le ciel, mais se fixe sur la terre…. La culture de masse
est réaliste[23]».
Chacun peut prendre la parole, et cette parole acquiert par les médias un
caractère sacré. En cette ère de communications rapides, la parole est donnée à
qui veut bien la prendre. «Démocratisation sans précédent de la parole, note
Lipovetsky : chacun est invité à téléphoner au standard, chacun peut dire
quelque chose à partir de son expérience intime, chacun peut devenir un speaker
et être entendu. Mais il en va ici comme pour les graffiti sur les murs de
l’école ou dans les innombrables groupes artistiques : plus ça s’exprime, plus
il n’y a rien à dire, plus la subjectivité est sollicitée, plus l’effet est
anonyme et vide[24]».
Mais qu’importe, pourvu qu’on ait été un moment la vedette des médias.
Les médias ont donc créé un nouvel olympe où habitent le sport et ses vedettes,
le cinéma et ses dieux, la chanson et ses pouvoirs, la télévision et son
auto-adulation, la consommation et la publicité répétitive, l’argent et les
affaires, la politique, la nation, mais également le consommateur heureux et
surtout, le médium lui-même : il est devenu l’indispensable quotidien, la
référence de la vie, des valeurs, l’objet à adorer. Ce monde est auto-référent
et fonctionne tout seul[25].
Coexistence ou concurrence
Mais on n’a pas encore célébré les funérailles des grandes traditions
religieuses. Si la culture des médias produit de nouvelles formes de religieux,
celles-ci sont tellement éphémères qu’elles ne réussissent pas à porter atteinte
à la force de la Parole divine. Si bien que nous sommes toujours à examiner
comment vivre avec les médias, en tirer le meilleur, ne pas se laisser entraîner
par une mode passagère, demeurer fidèle à la Source.
Les stratèges ont l’habitude de faire l’analyse des lieux de pouvoir : qui
influence qui, a des pouvoirs sur qui, peut contrôler qui. L’Église n’a guère de
chance de prendre le contrôle des médias. Dans ce monde ouvert et pluraliste,
elle a du travail à faire pour maintenir un rapport dialogique et dialogal, en
prenant le risque de devoir débattre sur la place publique de ses propres
convictions et pratiques, en acceptant la critique et en vivant dans le monde
des communications avec un réel souci de transparence.
Car tout n’est pas négatif. Les médias rendent service aux religions pour la
mobilisation pour les causes humanitaires, la mise en valeur de modèles de vie,
le soutien de projets de solidarités en tout domaine, une nouvelle communion
autour de la parole et des valeurs fortes inspirées de la tradition
judéo-chrétienne. Et ils ont besoin des Églises et des gens compétents en
matière d’expérience religieuse : combien de journalistes avouent leur ignorance
en ce domaine et comptent sur notre compétence pour les aider dans leur travail.
Je transcris les relations entre les médias et les Églises en trois modèles :
- le parallélisme sans risque : les Églises entretiennent la communication avec
leurs membres par des outils qu’elles contrôlent. Dans cette communication ad
intra, nous ne sommes pas touchés
par la nouvelle culture médiatique. Les exemples :
Le Messager St-Michel, les
périodiques catholiques, Radio-Ville-Marie,
- la coexistence pacifique à risque : les Églises ont des agents de
communication et des bureaux de presse qui entretiennent des liens avec les
médias (page religieuse dans le quotidien
La Tribune, Le Jour du Seigneur à
- l’indifférence tragique : dans un monde sécularisé et souvent hostile au
pouvoir clérical, les médias n’ont aucun intérêt pour l’expérience religieuse
traditionnelle; elle devient même rejetée comme triste héritage du passé, ou on
ne s’en occupe tout simplement pas.
Laisser s’inscrire cette indifférence dans notre culture médiatique serait une
démission. Ce serait laisser la place à une sorte de religion du non-divin, qui
expulse le tout-autre et le remplace par le disponible-accessible, qui ne
commande pas de conversion du cœur mais se nourrit de la séduction du
consommateur, qui adore à nouveau le veau d’or.
La culture médiatique risque en fait de nous faire glisser vers une sorte de
nihilisme plat, ce que Lipovestsky nomme une apathie new-look.
Le vide de sens, l’effondrement des idéaux n’ont pas conduit comme on pouvait
s’y attendre à plus d’angoisse, plus d’absurde, plus de pessimisme. Cette vision
encore religieuse et tragique est contredite par la montée de l’apathie de masse
dont les catégories d’essor et de décadence, d’affirmation et de négation, de
santé et de maladie sont incapables de rendre compte. Même le nihilisme
«incomplet» avec ses ersatz d’idéaux laïques a fait son temps et notre boulimie
de sensations, de sexe, de plaisir ne cache rien, ne compense rien, surtout pas
l’abîme de sens ouvert par la mort de Dieu. L’indifférence, pas la détresse
métaphysique[26].
Nous voilà ramenés à notre point de départ. Comment la Parole initiale
retentit-elle désormais dans le ciel des médias où s’entrecroisent des millions
de messages et de modèles de vie? Comment non seulement gérer correctement la
transmission de la Parole à nos fidèles à l’aide des médias, mais frapper à la
porte des indifférents, des somnolents, des narcisses hypnotisés par leur propre
image reflétée dans cet univers porteur d’autosatisfaction immédiate? La
réflexion doit demeurer en chantier, avec vigueur.
[1] Martin Buber. Je et Tu., Aubier, Paris, 1969, p.38.
[2]
Edgar Morin. L’esprit du temps,
Grasset, 1962.
[3]
Ibid., p. 198.
[4] Gilles Lipovetsky. L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Gallimard, Folio-Essais, 1983, p. 18. Voir aussi p. 168.
[5]
E. Morin. Op. cit.,
p. 85.
Soulignés de l’auteur.
[6]
Cf. Jean-Claude Guillebaud.
La force de conviction, Seuil, 2005.
[7]
Ibid. p. 123.
[8]
«Avant les querelles qui pourraient concerner Dieu, nous partageons tous
une semblable inquiétude : comment croire en l’humanité?». Fernand
Dumont. Une foi partagée,
Bellarmin,1996, p.24.
[9]
Cf. J.C. Guillebaud.
Op. cit.,
p.133-157.
[10]
Ibid.,
p. 224-225.
[11]
R. Otto. Le sacré. L’élément non
rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel,
Petite bibliothèque Payot,/218, 1995. p. 174.
[12]
Ibid.,
p. 229.
[13]
Cf. Ibid. p. 94.
[14]
Ibid.,
p. 72.
[15]
Ibid.,
p.45.
[16]
Cf. Ibid., p. 58.
[17]
E. Morin. Op. cit., p. 115.
[18]
Ibid.,
p. 123.
[19]
Ibid.,
p.180 et 175.
[20]
Ibid.,
p. 119.
[21]
G. Lipovetsky. Métamorphoses de
la culture libérale. Éthique, médias, entreprise, Liber, 2002,
p.111.
[22]
E. Morin. Op. cit., p.166.
[23]
Ibid. p. 200.
[24]
G. Lipovetsky. L’ère du vide,
p. 22-23.
[25]
Cf. J.C. Guillebaud. Op. cit.
p. 221.
[26]
G. Lipovetsky. L’ère du vide,
p. 52-53.
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