LES SAINTS MARTYRS CANADIENS
L'ALLIANCE DOIT ÊTRE SCELLÉE
À la suite de Jacques Cartier et de Samuel de
Champlain, les Français sont venus en terre canadienne pour y
planter la Croix afin que « soient
illuminées les âmes qui gisent dans les ténèbres ». En cela, ils
correspondent à un dessein particulier de Dieu, dessein
manifesté à maintes reprises, nous l'avons vu, par des vocations
exceptionnelles. Ces interventions divines fondent une alliance
qui doit être encore scellée et doit engager Dieu et son peuple
élu par un acte solennel et sacré. Cet acte est l'immolation de
victimes pures, aussi parfaites que possible, offertes par le
peuple à l'agrément de Dieu. Le mémorial ou souvenir de cet
événement rappelle à tout le peuple son élection et ses devoirs.
C'est le sacrifice des saints martyrs canadiens
qui tient lieu, dans notre Histoire sainte du Canada, de
solennel sceau de l'alliance divine. On en trouve la
confirmation sous la plume du P. Le Jeune, supérieur des
jésuites du Canada lorsqu'il écrit en 1637 : « Le grand prêtre
n'entrait point jadis dans le Saint des saints qu'après
l'effusion du sang de quelque victime. J'ai bien de la peine à
me persuader que ces peuples entrent en l'Église sans sacrifice,
je veux dire, sans que quelqu'un de ceux qui les instruiront
soit mis à mort.» (Relations des jésuites de la Nouvelle-France,
1637. p . 42.)
Le P. Le Jeune exprime bien ainsi comment la
mission canadienne s'intègre dans la grande mystique de la
Rédemption, celle de l'Alliance éternelle scellée dans le
Précieux Sang de Notre-Seigneur par le Sacrifice du Calvaire.
Nous allons voir les saints martyrs canadiens s'affirmer tout à
fait conscients et enthousiastes d'avoir reçu cette vocation.

LA COMPAGNIE DE JÉSUS
Dès sa fondation, la chrétienté canadienne a des
liens très étroits avec les Pères jésuites. À l'époque précise
où Champlain pose les bases de l'installation française au
Canada, la Compagnie de Jésus connaît un remarquable essor. Ses
quinze mille membres se montrent parmi les plus zélés
propagateurs des réformes du Concile de Trente et du renouveau
mystique qui en est issu. En 1622, la double canonisation de
saint Ignace de Loyola, le fondateur, et de saint François
Xavier, l'apôtre, a fait resplendir l'ordre d'une gloire
bien méritée. C'est le Très Révérend Père Mutius Vitelleschi,
général de la Compagnie de 1617 à 1647, qui anime la ferveur de
tous en accordant plus d'importance à l'oraison et aux progrès
spirituels des Pères qu'à leurs succès apostoliques.
La province de Paris est illustrée par des Pères
de grand renom. Citons le P. Coton, longtemps provincial, qui
manifeste un grand zèle pour le Canada. Il conserve filialement
la spiritualité des premiers jésuites, une spiritualité reçue au
noviciat de Rome où il fut condisciple de saint Louis de
Gonzague et élève de saint Robert Bellarmin. Un autre jésuite
célèbre est le Père Louis Lalemant. Il forme à sa haute
spiritualité plusieurs missionnaires du Canada, entre autres les
PP. Ragueneau, Jogues, Daniel et Le Jeune. C'est donc la
province de Paris qui a pris en charge les missions de
Nouvelle-France.
LES JÉSUITES AU CANADA
Au Canada, les bons Pères travaillent beaucoup,
d'abord en Acadie, puis, à partir de 1625, sur les rives du
Saint-Laurent. Non seulement ils construisent leurs habitations
et défrichent des terres, mais ils se sont aussi mis à l'étude
des langues indiennes. Ainsi ils peuvent commencer la
prédication auprès des tribus nomades et envoyer, dès 1626,
saint Jean de Brébeuf en mission chez les Hurons.
Malheureusement, la prise de Québec en 1629 les
chasse du pays avant même d'avoir pu récolter les premiers
fruits de cet apostolat. Le Canada ne sort pourtant ni du coeur
ni de la pensée des premiers missionnaires. Saint Jean de
Brébeuf, convaincu que ses péchés sont la cause de la défaite,
est poussé à faire en 1630 le voeu suivant: '' Seigneur
Jésus-Christ, mon Rédempteur, je promets de te servir toute ma
vie dans la Compagnie de Jésus et de ne servir nul autre si ce
n'est toi ou à cause de toi; je signe cela de mon sang et de ma
main, prêt à répandre ma vie aussi volontiers que cette goutte.»
(Jésuites de la Nouvelle-France, Desclée de Brouwer -- Textes --
Collection Christus, Paris 1961, p. 128 ) De son côté le Père
Ennemond Massé se mortifie pour mériter la grâce de retourner au
Canada: «Une vocation si sublime, en un mot le Canada et ses
délices qui sont la Croix, dit-il, ne se peut obtenir que par
des dispositions conformes à la Croix.» (Ibid., p91)
Après la signature du traité de Saint-Germain et
la restitution du Canada, les candidatures affluent pour les
missions de la Nouvelle-France. Parmi elles il faut citer celles
du bienheureux Julien Maunoir, le futur apôtre de la Bretagne,
et de saint François Régis qui écrit deux lettres au Père
général pour demander le Canada. La généreuse ardeur qui soulève
ces candidats apparaît dans la lettre de l'un d'eux à sa mère: «
Nous sommes poussés, écrit saint Isaac Jogues, à demander avec
importunité d'être envoyés dans ces contrées où, comme il y a
plus à souffrir, on témoigne aussi à Dieu plus sincèrement
l'amour qu'on a pour lui. »
(Ibid., p.181)
Mais, si beaucoup se sentent appelés, peu sont
élus. Ils commencent à revenir au Canada à partir de 1632, sous
la direction du P. Le Jeune. En 1633, les Pères de Brébeuf et
Massé voient leurs voeux exaucés.

L'OEUVRE MISSIONNAIRE SUR LES BORDS DU
SAINT-LAURENT
Le
P. Paul Le Jeune doit reprendre toute l'oeuvre si difficilement
commencée et si rapidement ruinée. Mais ce protestant
excellemment converti est un génie de l'organisation et un
apôtre au zèle débordant. Nous avons déjà dit comment il avait
ouvert un séminaire pour
jeunes garçons et fondé la réduction de
Sillery. Il en a conçu l'idée après avoir suivi quelques
familles indiennes tout un hiver dans les bois et la neige sans
autre résultat que de revenir très malade.
Cela lui a fait comprendre qu'«on ne doit pas
espérer grand-chose des sauvages tant qu'ils seront errants» .
Il veut donc organiser des villages indigènes sur le modèle des réductions d'Amérique
du Sud dont l'efficacité apostolique fait alors merveille. Quand
les Indiens seront fixés en un lieu bien choisi, on pourra leur
enseigner les vérités de la foi en même temps qu'on leur
apprendra à vivre de la culture de la terre; sinon « vous
les instruisez aujourd'hui, demain la faim vous enlèvera vos
auditeurs », et
alors, «ils sont tellement occupés à quêter leur vie parmi ces
bois qu'ils n'ont pas le loisir de se sauver, pour ainsi dire »
Le projet du P. Le Jeune vise donc à assurer aux
Indiens la vie surnaturelle et la prospérité temporelle. Ainsi
naît le village de Sillery, aux portes de Québec. En 1637, deux
familles algonquines, soit vingt personnes, viennent s'y établir
et en 1641 on y peut compter trente familles. Sillery devient un
important foyer de conversion: les Indiens qui sont venus vendre
des fourrures à Québec vont visiter les néophytes avant de
retourner dans leurs montagnes. En 1645, les registres comptent
déjà 167 baptêmes.
Les Attikamègues, nomades de la vallée
du Saint-Maurice ont
aussi réclamé des missionnaires. Dès 1634, Champlain y a envoyé
le sieur Laviolette édifier les fortifications d'une place qu'on
nomme Trois-Rivières. C'est là que le P. Buteux va se dévouer.
La nouvelle résidence est
placée sous le patronage de l'Immaculée Conception en exécution
d'un voeu solennel fait le 8 septembre 1635 par les jésuites: « Nous
reconnaissons évidemment qu'il faut que ce soit le Ciel qui
convertisse la terre de Nouvelle-France. C'est pourquoi nous
avons tous été d'avis de recourir à la Très Sainte Vierge, Mère
de Dieu, par laquelle Dieu a coutume de faire ce qui ne peut se
faire et convertir les coeurs les plus abandonnés. Nous
promettons et faisons voeu de célébrer douze fois, dans les
douze mois suivants, le sacrifice de la sainte messe pour ceux
qui sont prêtres et pour les autres de réciter douze fois le
chapelet de la Vierge en l'honneur et en action de grâces de son
Immaculée Conception, promettant en outre que si on érige
quelque église ou chapelle stable dans ces pays, dans le cours
de ce temps limité, nous la ferons dédier à Dieu sous le titre
de l'Immaculée Conception.» (Relations des jésuites, p. 50)
Le P. Buteux va passer dans cette région plus de
quinze années d'apostolat et remonter très loin le long du Saint-Maurice afin d'évangéliser les tribus nomades. Plusieurs
familles indiennes se fixent autour de la résidence des Pères;
par la suite, cette réduction sera transporte au Cap de la
Madeleine qui est concédé en fief aux jésuites. Le Père Buteux
sera tué par des Iroquois alors qu'il remontait encore une fois
la vallée du Saint-Maurice.
La veille de ce dernier départ, cet intrépide
Picard écrit: «Dieu veuille qu'enfin nous partions une bonne
fois et que le Ciel soit le terme de notre voyage. Je pars
accompagné de mes misères, j'ai grand besoin de prières. Le
coeur me dit que le temps de mon bonheur approche.» (Relations
des jésuites pour 1652, p. 2) Le Saint-Maurice est son tombeau,
son corps ayant été jeté dans la rivière, probablement à
proximité de l'actuelle Shawinigan.
Il y a également une réduction à Tadoussac, mais
les grands espoirs que le P. Le Jeune plaçait dans ces
établissements sont souvent déçus. Les Indiens les quittent,
attirés par la vie nomade moins monotone et astreignante que la
culture. Puis la terreur des Iroquois achève de vider ces
réductions. Elles sont pourtant d'excellents instruments de
prédication et la piété qui y règne fait l'admiration de tous.
«Il semble que la ferveur de la primitive Église soit passée
dans la Nouvelle-France et qu'elle embrase les coeurs de nos
bons néophytes », écrit
Marie de l'Incarnation après avoir visité Sillery.

LA MISSION CHEZ LES HURONS
Ces différents établissements ne font pas oublier
au P. Le Jeune l'apostolat auprès des Hurons. Ainsi saint Jean
de Brébeuf est envoyé, peu après son arrivée, reprendre la
mission entreprise, à plus de trois cents lieues de Québec, sur
les bords de la baie Georgienne, vaste prolongement oriental du
lac Huron. Bientôt d'autres Pères arrivent en renfort et sont
répartis par le P. de Brébeuf dans différentes bourgades.
Les
Hurons, au total dix mille âmes à cette époque, exercent une
grande influence sur toutes les autres nations indiennes
de la région; par un système d'alliances ils sont parvenus à
monopoliser le commerce avec les Français. Leur vie à la fois
nomade, pour la chasse et la pêche, et sédentaire, pour la
culture du blé
d'inde (ou maïs)
et des citrouilles, leur confère une stabilité propice à
l'évangélisation. Ils habitent une vingtaine de bourgades
réparties entre la baie Georgienne, à l'ouest, et le lac Simcoe,
à l'est. Plus loin, au sud, le lac Ontario les sépare des cinq nations iroquoises,
leurs redoutables ennemis héréditaires.
Pour accéder au pays des Hurons, le voyage est
harassant et dure généralement un mois. Après avoir remonté le
Saint-Laurent jusqu'à l'île de Montréal, il faut emprunter la
rivière des Outaouais afin d'éviter le territoire des Iroquois.
Chaque rapide, et ils sont nombreux sur cette rivière, oblige à
faire un portage. «Vous
êtes en danger cinquante fois le jour de verser ou de briser sur
les roches. Vous montez quelquefois cinq ou six sauts en un jour
et n'avez le soir pour tout réconfort qu'un peu de blé battu
entre deux pierres et cuit avec de la belle eau claire. Pour lit
la terre et bien souvent des roches inégales et raboteuses.»
Les Hurons acceptent les Robes noires, plus pour
bénéficier de la protection française que par désir de
conversion. Les débuts sont très difficiles et même décevants.
En trois ans, les Pères ne peuvent compter qu'un seul baptême
d'adulte, mis à part ceux donnés aux mourants. En 1637, le P. de
Brébeuf prévient de ces difficultés les jésuites qui, en France,
demandent la mission canadienne: « Jésus-Christ est notre vraie grandeur, c'est lui seul et sa croix
qu'on doit chercher, courant après ces peuples. Mais ayant
trouvé Jésus-Christ en sa croix, vous avez trouvé les roses
dans les épines, et la douceur dans l'amertume, le tout dans le
néant.»
Cela incite le P. Le Jeune à être exigeant: « Je
demande les meilleurs ouvriers que je peux, parce qu'il faut
ici, en vérité, des esprits qui viennent à la croix et non aux
conversions et qui soient extrêmement souples et dociles,
autrement il n'y a plus de paix et par conséquent point de
fruit.» Une profonde vie mystique est donc nécessaire pour
endurer des conditions de vie tout à fait héroïques: « Les
cinq ou six mois de l'hiver se passent dans ces incommodités
presque continuelles, les froidures excessives, la fumée et
l'importunité des sauvages. Nous avons bâti une cabane bâtie de
simples écorces, mais si bien jointes que nous n'avons que faire
de sortir dehors pour savoir quel temps il fait.»
Comme toujours, les sorciers sont les ennemis les
plus acharnés des missionnaires qui dénoncent leurs mascarades.
Alors, utilisant l'immense crédulité superstitieuse des Hurons,
ils font croire que les Européens sont la cause des calamités.
Il n'y a donc nulle sécurité pour nos apôtres. « Il
faut s'attendre journellement à mourir de leur main, si la
fantaisie leur en prend , si
un songe les y porte, si nous ne leur donnons la pluie et le
beau temps à commandement.» Quelques événements
malheureux vont aider les sorciers à détourner des missionnaires
tous les Hurons, même les catéchumènes: ce sont les épidémies
meurtrières.
Généralement, les auteurs affirment que les
Européens portent des maladies contre lesquelles les Indiens ne
disposent d'aucune immunité naturelle héréditaire. Cependant,
dans son savant ouvrage: "La mission des jésuites chez les
Hurons ", le P. Lucien Campeau prouve par une étude exhaustive
qu'aucune des plus violentes épidémies n'a eu comme foyer la
petite colonie française. (Bellarmin-Montréal 1987, p. 115, 136,
172) Néanmoins, lors de la grave épidémie de 1637, la calomnie
l'emporte et suffit à faire décréter par les délégués de tous
les villages, la mise à mort des missionnaires afin de conjurer
les mauvais sorts. Les jésuites l'apprennent et chargent le P.
de Brébeuf d'écrire à leurs supérieurs de Québec et de France
qu'ils sont prêts à verser leur sang:
« C'est
une faveur singulière que Notre-Seigneur nous fait de nous faire
endurer quelque chose pour son amour. C'est maintenant que nous
estimons vraiment être de sa Compagnie. Qu'il soit béni à jamais
de nous avoir, entre plusieurs autres meilleurs que nous,
destinés en ce pays pour lui aider à porter sa Croix. S'il veut
que dès cette heure nous mourions, ô la bonne heure pour nous!
S'il veut nous réserver à d'autres travaux, qu'il soit béni ! »
(Relation des jésuites pour 1638, p. 43)
Dans un danger si extrême, ils se recommandent à
saint Joseph et lui promettent chacun une neuvaine de messes en
son honneur. La neuvaine n'est pas achevée qu'il se produit
parmi les Hurons un revirement inattendu. Non seulement on cesse
de parler de mise à mort, mais bien plus, des jeunes gens
viennent demander aux Pères de les instruire des mystères de la
foi. Le changement, obtenu par saint Joseph, dans l'attitude des anciens, fait
«espérer qu'un jour, le grand Patron de nos Infidèles fera
paraître des effets encore plus admirables dans le changement de
leurs coeurs.
La résidence de Sainte-Marie (1639-1649)
comprenait trois sections, séparées par des palissades: celle
des Français (Pères et Frères, ''donnés'', employés salariés,
jeunes garçons, quelques soldats); celle des Hurons chrétiens,
qui y venaient prier, s'y faire catéchiser ou soigner; celle des
Hurons païens, attirés là par les nécessités de la vie et la
charité de l'accueil. À Sainte-Marie se faisait la retraite
annuelle des missionnaires, se discutait l'orientation de la
pastorale, se rédigeaient lettres et relations.

LA MISSION SAINTE-MARIE-DES-HURONS
En 1638, le P. Jérôme Lalemant est envoyé comme
nouveau supérieur des missionnaires. Avec lui, la mission
huronne va prendre un autre visage. Le P. Lalemant est un homme
de grande envergure. Effrayé par la misère où vivent les Pères
et par leur dépendance constante des Indiens qui envahissent
leur cabane, il décide de créer une mission stable,
Sainte-Marie-des-Hurons, d'où les jésuites pourront rayonner.
Établie en dehors des villages, elle comprendra une maison et
une chapelle assez vastes pour regrouper tous les Pères et leurs
auxiliaires, un hôpital et une hospitalité pour les catéchumènes
et néophytes indiens. Puis viendront s'y adjoindre une maison
pour les catéchismes, une réserve de vivres et un atelier de
forgeron.
À l'écart on trouvera encore une maison
d'hospitalité pour les païens qui ont besoin de quelque secours,
le tout entouré d'une palissade de pieux, flanquée de quatre
bastions surmontés d'une grande croix chacun. Cela constitue un
bon refuge pour les Pères et les Hurons en cas d'attaque
iroquoise. Des fouilles récentes ont mis au jour les fondations
de cet établissement modèle, découvrant de belles voûtes en
maçonnerie ainsi qu'un canal à quatre écluses, d'une conception
ingénieuse, probablement due à saint Charles Garnier. Ces
écluses permettent le déchargement à l'intérieur des palissades
et au niveau de la mission des canots arrivant par la rivière
proche. L'ensemble, entièrement reconstitué sur une surface de 9
000 m 2 , donne une idée de l'oeuvre qu'ont pu accomplir les
missionnaires et leurs auxiliaires malgré l'éloignement.
LES DONNÉS
Pour assister les Pères et s'occuper des tâches
multiples, les frères jésuites ne suffisent pas. Aussi, après de
nombreuses démarches, le P. Lalemant obtient des supérieurs
français et romains l'autorisation de créer une nouvelle
catégorie d'auxiliaires: les donnés. Ces
pieux laïcs désireux de servir l'oeuvre des missions se donnent
à l'Ordre comme bénévoles et la Compagnie de Jésus s'engage à
les nourrir. Ils ne prononcent pas de voeux mais sont pour ainsi
dire tenus au célibat. Ils rendent possibles la vie et
l'apostolat des missionnaires en les aidant dans tous leurs
travaux: culture du blé d'inde, soin du bétail, courses à
Québec, conduite des canots et pêche sur les lacs; ils sont
surtout précieux pour la chasse car les religieux ont
l'interdiction de porter des armes.
Dans les lettres des missionnaires on ne relève
jamais de critiques contre les donnés, jamais
occasion de scandales. C'est qu'ils entrent parfaitement dans
l'esprit des missionnaires et partagent d'une manière cachée et
périlleuse leurs ardeurs apostoliques. Libérés de leurs
engagements, certains fonderont des familles exemplaires, tels
Guillaume Couture et Eustache Lambert. Mais la plupart entrent
dans la vie religieuse ou restent donnés. Deux donnés ont
reçu la palme du martyre: saint René Goupil et saint Jean de la
Lande.
Il y a enfin à la mission quelques jeunes garçons
confiés par leur famille aux jésuites afin d'apprendre les
langues indigènes et de devenir interprètes. Deux d'entre eux
joueront un grand rôle dans la vie canadienne: Pierre Boucher ,
futur gouverneur de Trois-Rivières et fondateur de
Boucherville, et Charles Le Moyne qui fondera Longueuil et dont
les fils s'illustreront dans la défense du pays.
LA VIE À LA MISSION
Sainte-Marie-des-Hurons est avant tout une maison
religieuse, un foyer pour les missionnaires. La mission est
placée sous le patronage de Notre-Dame de la Conception.
L'église des indigènes est consacrée à saint Joseph, patron du
pays, «pour ne pas séparer ceux que Dieu a unis si étroitement»,
explique la Relation de 1640. Malgré les rudes conditions de
vie, la discipline religieuse est grandement à l'honneur parmi
les Pères. D'ailleurs le Père Jérôme Lalemant y veille.
Sa précision coutumière se retrouve dans
l'horaire: lever à 4 heures, messes et dévotions jusqu'à 8
heures, visite des cabanes jusqu'à midi. Leçon de catéchisme au
son de la cloche et, à 5 heures,
conférence spirituelle pour y faire le point des travaux et
étudier les progrès à obtenir. Un tel cadre suppose une ardente
vie de communauté qui transparaît dans les lettres et les écrits
laissés par les missionnaires. Nous ne pourrons en citer que
quelques extraits mais ils nous feront déjà entrer un peu dans
l'intimité de ces âmes d'élite marchant vers les sommets de la
sainteté.

LA VIE SPIRITUELLE DES MISSIONNAIRES
C'est avant tout la dévotion à la sainte
Eucharistie qui fournit à ces jésuites la force nécessaire dans
toutes leurs difficultés. Le P. Buteux a écrit son édification
d'avoir vu saint Isaac Jogues faire son action de grâces «comme
d'une âme collée, s'il faut ainsi dire, au Saint-Sacrement ». « Il
est la source de toute douceur et tout le soutien de notre coeur », s'exclame
saint Charles Garnier. Dans la misère des cabanes, Jésus-Hostie
est le réconfort de tous. « N'est-ce pas être en Paradis jour et nuit, dit saint Jean de
Brébeuf, de n'être séparé de ce Bien-Aimé des nations que de
quelque écorce ou branche d'arbre ? »
C'est devant le tabernacle que ce saint
missionnaire reçoit le plus de grâces mystiques : « Il
semble que Dieu, suppléant à ce qui nous manque, comme en
récompense de lui avoir trouvé place dans ces pauvres cabanes,
nous veuille combler de bénédictions.» Et de fait,
Notre-Seigneur lui apparaît souvent « sans
forme ni beauté », ou
crucifié. Mort à lui-même, saint Jean de Brébeuf est orné de
dons précieux: la douceur à l'égard de tous, l'indifférence à
tous les événements et la patience pour supporter l'adversité.
CONSOLATIONS ET COMBATS SPIRITUELS
Tous les Pères reçoivent la direction spirituelle
du P. Chastelain. Certains jouissent de fortes consolations
spirituelles. Ainsi le P. Chaumonot écrit à la fin de sa vie:
«Depuis cinquante-cinq ans au moins, je n'ai éprouvé ni
sécheresse, ni ennui, ni dégoût dans mes oraisons. La divine
bonté montre plus de tendresse au plus petit et au plus faible
de ses enfants. Ce n'est pas qu'elle l'aime plus mais elle
connaît que, sans ce secours, il ne ferait que languir. » Tout
autre est la vie spirituelle d'un jeune missionnaire de la
Province de Toulouse, le P. Noël Chabanel.
Le P. Ragueneau écrit de lui: «Son humeur était
si éloignée des façons d'agir des sauvages qu'il ne pouvait
quasi rien agréer en eux; leur vue lui était onéreuse, leur
entretien rebutant, et il ne pouvait se faire aux vivres du
pays.» En plus de ces épreuves matérielles, Dieu se cache, le
laissant en proie au dégoût. Tenté violemment par le désir de
revoir la France, «jamais pour tout cela il n'a voulu se
détacher de la croix où Dieu l'avait mis; au contraire, il
s'obligea par voeu d'y demeurer jusqu'à la mort afin de mourir
en la croix.» Il prononce son « voeu
de perpétuelle stabilité en cette mission des Hurons », le
jour de la Fête-Dieu de l'an 1647, se disposant au sacrifice
suprême.

L'AMOUR DE LA CROIX
C'est par l'amour de Jésus, et de Jésus crucifié,
que tous les Pères se ressemblent. Sans cesse revient dans leurs
textes le désir d'être attachés avec Jésus à la croix pour le
salut des âmes. Dès son arrivée, saint Charles Garnier soupire: « Si
j'eusse eu assez de coeur et de courage, je ne doute point que
Notre-Seigneur ne m'eût donné un bout de sa croix à porter »,
« car c'est un
témoignage assuré que Dieu nous aime, que de nous faire porter
la croix de son Fils.» Il écrit encore à son frère: «Si le Canada est pour moi un
temple saint, le pays des Hurons en est le Saint des saints: on
y doit jouir des chastes embrassements de l'Époux sacré, et tout
ensemble on y est attaché à la croix car Jésus et la croix sont
inséparablement unis.» (Jésuites
de la Nouvelle-France, p. 290)
LE DÉSIR DU MARTYRE
Cette croix tant aimée prend corps davantage
chaque jour et se dresse sur l'horizon, du côté des Iroquois,
comme la voit apparaître dans le ciel saint Jean de Brébeuf.
«Cette croix était assez grande pour y attacher tous les Pères », elle
signifie le martyre. Tous s'y préparent depuis le moment où ils
ont demandé d'être envoyés dans cette mission. Dès 1639, saint
Jean de Brébeuf prononce ce voeu sublime: «Oui, mon Seigneur
Jésus, je fais voeu de ne jamais manquer la grâce du martyre si,
dans votre miséricorde, Vous l'offrez à votre indigne serviteur
(...). Je vous offre donc dès aujourd'hui et de grand coeur, ô
mon Seigneur Jésus, et mon sang et ma vie, afin que si vous m'en
accordez la grâce, je meure pour vous qui avez daigné mourir
pour moi. Faites que je vive de manière à accepter ce genre de
mort. Ainsi, Seigneur Jésus, je prendrai votre calice et
j'invoquerai votre nom, Jésus, Jésus, Jésus.» (Relation des
jésuites pour 1645, p. 51)
À cette vocation de victime pour l'extension de
la foi au Canada, chacun se livre de grand coeur. « Ô
mon cher frère, écrit saint Charles Garnier, bénissez Dieu de ce
qu'il m'a donné des frères martyrs et des saints qui aspirent
tous les jours à cette couronne. Je me regarde dorénavant comme
une hostie qui est à immoler. '' Et
saint Noël Chabanel, que nous avons vu si tourmenté par la
nature, n'est pas en reste: « Hélas,
il faut une vertu d'une autre trempe que la mienne pour mériter
l'honneur du martyre. Ce sera quand il plaira à la divine bonté
pourvu que de mon côté je tâche de me faire martyr dans l'ombre,
d'un martyre sans effusion de sang. Souvenez-vous de moi au
saint autel comme d'une victime destinée peut-être au feu des
Iroquois.» Il obtiendra, lui aussi, la palme du martyre.

LA PRÉDICATION CHEZ LES HURONS
Fortifiés spirituellement par leur vie de
communauté à Sainte-Marie, les missionnaires sont prêts à
affronter toutes les peines. Après le retour des hommes de la
chasse, le P. Lalemant envoie ses prédicateurs, le plus souvent
deux par deux, dans les différents villages hurons. On signale
qu'à l'arrivée des PP. Garnier et Le Moyne à Teanaustaie, la
principale bourgade, se produisent plusieurs guérisons
extraordinaires, ce qui facilite les débuts.
Mais ce fait est exceptionnel et le véritable
miracle, selon le jugement de leur supérieur, est la vie même
des missionnaires. « Quand
je les vois embrasser la croix avec plaisir, les souffrances
avec joie et les mépris avec amour, étant continuellement
exposés à mille dangers de la mort, il me vient en pensée que
Dieu voulait qu'une vertu si forte suppléât au défaut de
miracles.
Les différents villages sont placés sous le
patronage de grands saints chers à nos jésuites: outre
l'Immaculée Conception (Ossossané) et saint Joseph
(Teanaustaïe), il y a saint Ignace, saint Michel, saint Louis,
saint Jean-Baptiste. Lorsqu'ils y arrivent, les Pères doivent
trouver l'hospitalité d'une cabane qui sera également le cadre
de la prédication.
La cabane huronne, comme celle des Iroquois, se
présente comme une voûte allongée que forment des perches
jointes au sommet. Les cabanes les plus importantes peuvent
atteindre 60 mètres de longueur. Sur l'allée centrale, qui court
d'un bout à l'autre, s'alignent des feux, chacun servant pour
deux ménages établis de part et d'autre de l'allée. Des écorces
recouvrent l'armature de perches, laissant le sommet découvert
pour qu'entrent l'air et la lumière et sorte la fumée quand le
vent ne la refoule pas.
À l'intérieur, ce que découvrent les
missionnaires est plutôt différent de l'imagerie romantique
maintenant popularisée : « Si
vous les allez trouver dans leurs cabanes, vous y trouverez une
petite image de l'enfer, n'y voyant pour l'ordinaire que feu et
fumée et des corps nus de çà et de là, noirs et à demi rôtis,
pêle - mêle avec des chiens qui sont aussi chéris que les
enfants de la maison, dans une communauté de lit, de plat et de
nourriture avec leurs maîtres. » Les
Hurons sont difficiles à convertir. Ils se vantent de leurs
impudicités et beaucoup s'éloignent quand on leur parle de
"crucifier leur chair ", selon l'expression du P. de Brébeuf.
Malgré les difficultés rencontrées par les
missionnaires jésuites dans leur prédication chez les Hurons,
plusieurs âmes droites se convertissent, même parmi les capitaines les
plus réputés. Leur exemple produit alors plus d'effet que
beaucoup d'efforts des prédicateurs.
Les Relations ont conservé le portrait de
plusieurs de ces convertis exemplaires. Il faut évoquer d'abord
ce Joseph Chiouatenhoua qui est le premier Huron à suivre les
Exercices de Saint-Ignace en huit jours. Son confesseur, le P.
Lemercier, a heureusement consigné une méditation du néophyte: « Seigneur
Dieu, je me réjouis de te connaître enfin. Tu as fait le ciel et
la terre. Tu nous as créés, les hommes. Tu es notre maître comme
nous le sommes du canot et de la cabane que nous avons faits
(...). Oui, tu nous aimes. Je me consacre à toi. Tu es mon seul
maître. Fais de moi ce que tu voudras. C'est en ta parole que
j'espère. On ne doit plus craindre la souffrance dans la vie.
Car nous en retirerons un accroissement de joie dans le Ciel et
plus de courage dans l'affliction. Vraiment la mort n'est pas à
craindre car c'est précisément ce qui nous ouvre le bonheur du
Ciel.»
Ce bon chrétien se porte souvent au secours des
Pères, et il décide un jour d'agrandir sa cabane afin qu'une
chapelle assez décente pour son Dieu puisse y trouver place. En
ayant reçu la garde, il s'écrie : « Hélas,
mon Dieu, il faut un saint pour garder les choses saintes. J'ai
soin de votre temple, ayez soin de mon âme, mon Dieu c'est à
vous de me sanctifier. »
Joseph est le seul baptisé qui reste ouvertement
fidèle durant la tempête provoquée par l'épidémie de 1639. Chose
rare parmi les Hurons, il tient à s'instruire et passe même un
hiver entier à Sainte-Marie pour apprendre à lire et à écrire.
Un jour de 1640, il succombe dans son champ sous les coups de
deux Iroquois embusqués, mais son frère Teondechoren se fait
alors baptiser et perpétue ses vertus et son exemple.
Étienne Totihri, lui, est un ancien. À
la mission Saint-Joseph, il rassemble les chrétiens dans sa
cabane pour le catéchisme et pour la prière du matin et du soir.
Il avoue recevoir des grâces mystiques. «Ce n'est point un
mensonge que Jésus-Christ soit en l'Hostie: je l'y sentis le
jour de Noël après avoir communié.» Il aime passer plusieurs
jours de suite à Sainte-Marie pour prier. Un jour, une grâce
intime le pousse à aller prêcher la nation des Neutres, tribus
païennes qui ont repoussé les missionnaires. Il y reste plus
d'un mois, gardant toujours son chapelet bien visible autour du
cou, ce qui attire les questions des indigènes et lui permet de
prêcher la foi avec succès.
Dans les villages, les convertis doivent souvent
affronter les païens de leur entourage et certains sont même
obligés de partir, chassés par le parti des sorciers.
Quelquefois les missionnaires ont la douleur de voir des
néophytes apostasier et devenir parmi les plus acharnés
persécuteurs. Mais dans l'ensemble, la persécution fortifie
plutôt la foi des chrétiens. La plupart ont pris l'habitude de
se confesser une fois par semaine et ceux qui sont admis à
communier s'y préparent plusieurs jours à l'avance. Vers midi,
ils s'assemblent au son de la cloche pour le sermon ou le
catéchisme, et ensuite récitent le chapelet.
Les baptêmes ont généralement lieu très
solennellement à la mission Sainte-Marie; c'est là aussi que les
chrétiens affluent un dimanche sur deux, lorsque les chemins
sont libres; ils s'édifient alors mutuellement entre convertis
des différents villages et nourrissent leur piété et leur
admiration de l'Église en de grandioses cérémonies. À partir de
1646, grâce aux progrès du christianisme un peu partout dans le
pays, des missions stables sont créées dans chaque village. Les
baptêmes se multiplient: : 164 en 1646, 525 en
1647.
La moisson commence à lever. Mais, parallèlement,
les Iroquois accroissent leur menace et resserrent leur
étreinte.
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